Bannière
Vous êtes ici : Accueil » En vitrine » Fixeur en banlieue, une analogie douteuse

Fixeur en banlieue, une analogie douteuse

Envoyer Imprimer PDF

Abdel el Otmani, Nabila Laïb, Larsène... ces derniers mois, les médias ont parlé d'eux comme des fixeurs, un terme utilisé à l'origine pour les zones de guerre. Une confusion des mots qui en dit long sur l'incompréhension entre les médias et les quartiers.

alt


Quand il travaille en zone de guerre, le journaliste fait appel aux services d'un fixeur. Un collaborateur qui lui sert de guide, d'interprète, de protecteur, dans un environnement souvent hostile et dont il ne maîtrise pas les codes. Depuis les révoltes de 2005, une grande partie des médias applique aussi ce terme aux banlieues.

Abdel el Otmani, le "fixeur" que l’on n’arrête plus de citer depuis qu’il a piégé le journaliste du Point Jean-Michel Décugis, n’aime pas ce mot. Je suis un "contact, pas un fixeur. On a fait appel à des fixeurs en Indochine, au Kosovo, en Tchétchenie. Maintenant, les médias utilisent ce mot pour la banlieue. Ils en font une zone de non-droit, une zone de guerre."

Nabila Laïb, contactée pour l’élaboration du documentaire polémique "La cité du mâle", elle aussi a été qualifiée de fixeuse. Pourtant, la jeune femme a la carte de presse. Larsène, rappeur et animateur à Tremblay, s'est vu affublé du même mot galvaudé alors qu'il faisait le médiateur pour une équipe de TF1. La Une faisait une incursion en banlieue pour tourner un reportage au titre racoleur, "Mon voisin est un dealer", diffusé dans l'émission Haute définition le 29 mars 2010. A croire que la banlieue est devenue une de ces zones dangereuses, où les journalistes ont besoin de tiers pour entrer en communication avec une population dont il ne connaîtrait pas la langue. « Je trouve ça inquiétant qu’on utilise le terme de fixeur. On compare les banlieues à des terrains en guerre. En banlieue, comme partout, le journaliste a besoin de contacts. », remarque Dominique Pradalié du Syndicat National du Journalisme (SNJ).

"Il y a pas mal de fantasmes autour du fixeur en banlieue"

Interrogé sur d'éventuels recours à des "fixeurs en banlieue", Philippe Denis, rédacteur en chef du 13 heures de le deuxième chaîne assure : "A France 2, on n’a pas de fixeur en banlieue. J’entends fixeur au sens de personne rémunérée pour sa connaissance du terrain. On utilise les services d’un fixeur sur des zones de guerre, par exemple, un guide et un interprète rémunéré. Ce qui est vrai c’est qu’on a des personnes qui nous aident quand on est mal reçu. Mais là ce ne sont pas des personnes qu’on rémunère, on a des réseaux de contacts, souvent associatifs. Des sortes de guides – non rémunérés, facilitateurs d’entretien."

Pour Philippe Denis, les médias ont leur rôle à assumer dans cette communication devenue quasi impossible avec les quartiers dits sensibles : "Il y a 20 ans, on a vu des scènes très caricaturales sur les quartiers. Comme cette scène de La Haine, où des journalistes tournent des images en travelling sans jamais sortir de la voiture. Tout ça a beaucoup compliqué les rapports avec la banlieue."

La rémunération et le "recrutement" des contacts en banlieue en tous cas sont tout aussi aléatoires que ceux des fixeurs en zone de guerre : "Je suis toujours payé au black, sans aucune déclaration par le journaliste ou un intermédiaire, ensuite ils se font remboursés en notes de frais. Je n’ai jamais proposé de prix. C’est eux qui le font." Pour sa collaboration avec Le Point, Abdel a touché 200 euros. "La presse écrite ne paie pas des mille et des cents." On est bien loin en effet des "6000 euros gagnés en un week-end. C’était pour trois médias étrangers."

Plus qu’une manipulation gratuite, le coup d’Abdel el Otmani travestie en Madame Bintou est une alerte aux médias qui stigmatisent les quartiers dits sensibles. "On ne voit aucun sujet sur l’émancipation des jeunes filles en banlieue, sur la réussite scolaire. On voit toujours les racailles de banlieue. Les 200 euros (NDLR : du Point) sont dans une enveloppe chez moi. Si on me les demandait, je les donnerais. Je n’ai pas fait ça pour l’argent."

Les dernières incompréhensions très médiatisées entre les journalistes et leurs contacts dans les quartiers ont mis le doigt sur la communication devenue quasiment inexistante entre les médias et les quartiers. Est-on allé trop loin pour espérer rétablir le lien ? En tous cas, des articles sur la pratique journalistique, des tables rondes (Assises du journalisme 2010) et des initiatives comme le Bondy Blog tentent d'analyser le décalage et de renouer le dialogue.

Sur le même sujet :

ArrêtSurImages : Les introuvables fixeurs des banlieues françaises

Libération : Pas de quartiers pour les fixeurs

Partager cette page

EN BREF

Prev Next

RSF récompense le journalisme indépendant

Le prix de la liberté de la presse 2010  a été décerné par Reporters sans Frontières et la Fnac au journaliste iranien Abdolreza Tajik, ainsi qu'à la station de radio somalienne Radio Shabelle. Abdolreza Tajik, membre du Cercle des défenseurs des droits de l’homme, a été responsable des pages politiques dans de nombreux journaux interdits par les autorités iraniennes. Il est aujourd'hui consacré pour la qualité de son travail et son engagement pour la défense de la liberté de la presse en Iran.  Incarcéré pour la troisième fois en juin 2010, il est toujours en prison. Radio Shabelle est la station  privée la plus réputée de Somalie pour son indépendance. Quatre de ses journalistes ont été assassinés en 3 ans, dont son fondateur Mokhtar Mohamed Hirabe.

Qui sont les "sans-télés" ?

Dans son dernier livre Pas très cathodique. Enquête au pays des "sans-télé" (Éditions Erès, Sociologie clinique), le sociologue Bertrand Bergier s'est intéressé aux 2% de Français réfractaires au petit écran. De 2006 à 2009, il est parti à la rencontre de 566 de ces familles pas très cathodiques. Etudiants, sexagénaires retraités, ouvriers ou employés, ils ont tous abandonné le téléviseur " par choix " et non par économie. Ils ne sont pas coupés du monde non plus puisqu'ils " investissent beaucoup dans Internet et la presse ", dixit l'auteur.

L'actu médias en quelques clics

Les sources d'information médias sont multiples et nombreuses. Suivre l'évolution de ce petit monde en mutation peut être difficile tant il faut avoir l'oeil partout. Voilà pourquoi La Fabrique a décidé de rassembler en une seule page plus de 50 des principaux sites et blogs d'information traitant de l'actualité des médias et de réflexion sur son avenir. Ce rassemblement est évolutif, la rédaction est à l'écoute de suggestions pour améliorer ce concentré d'informations.

En Hongrie, un projet de loi menace les journalistes et leurs sources

Il n’y a pas que les journalistes français qui rencontrent des problèmes lorsqu’il s’agit de protéger leurs sources. L’ENPA (European Newspaper Publishers Association) a exprimé des craintes, lundi 13 décembre 2010, sur un tout nouveau projet de loi du gouvernement hongrois. Si la loi venait à être votée, la liberté de la presse dans le pays serait grandement limitée puisqu’il deviendrait possible de condamner à de lourdes sanctions les journalistes et les entreprises de presse qui refuseraient de partager l’identité de leurs sources ou qui délivreraient des informations que le gouvernement considèrerait comme peu convenables.

Le "Gotha noir"

A la manière du Who's Who, la bible du contact professionnel listant chaque année les 22 000 personnes contribuant au rayonnement de la France, la communauté noire a lancé son propre catalogue : le "Gotha noir". Il recense 200 femmes et hommes " au parcours exemplaire " et ayant "au moins un parent noir". Ce livre est édité par Club Efficience, un cercle de réflexion oeuvrant pour une meilleure visibilité des Noirs dans la société française.

EcuRed : le monde selon Castro

Elle a près de 20000 articles, elle est élogieuse quand elle parle des dirigeants cubains et très critique quand elle parle des États-Unis, c'est, c'est , c'est... une nouvelle encyclopédie en ligne. Inaugurée très officiellement par le gouvernement cubain mardi 14 décembre, elle a l'ambition de concurrencer Wikipédia pour apporter un regard "décolonisateur" sur le monde et l'histoire. EcuRed, c'est son nom, reprend dans les grandes lignes le design de l'encyclopédie participative pour "créer et diffuser le savoir de tous et pour tous, depuis Cuba et avec le monde". Comme Wikipédia, tout le monde peut contribuer à cette somme de connaissances, mais c'est à la condition de s'être enregistré et pour cela, il faut avoir une adresse mail cubaine... L'étape suivante reste bien sûr que la contribution soit acceptée par un modérateur. Alors que les États-Unis y sont dépeints comme un "empire contemporain" qui a historiquement pris "par la force des territoires et des ressources naturelles d'autres nations", Fidel Castro y est dépeint comme un phare spirituel pour le monde entier : "Il participe désormais au débat d'idée à l'échelle mondiale. Avec son autorité morale, il influence des décisions importantes et stratégiques sur la révolution." Tous ces "articles objectifs" convaincront-ils les internautes ?

Un caricaturiste traîné en justice par le président sud-africain

Le président sud-africain, Jacob Zuma, réclame 4 millions de rands (soit près de 450 000 euros) de dommages et intérêts au South Africa’s Sunday Times et un million de rands au dessinateur Jonathan Shapiro. En cause : une caricature publiée dans le journal en septembre 2008. Sur ce dessin, le président est représenté le pantalon au niveau des chevilles et s’apprête à violer une femme symbolisant la justice. Une caricature qui aurait, selon lui, endommagé sa réputation, alors qu’il s’apprêtait à entrer en campagne pour devenir président.

La fin du règne de Larry King

 Le roi du talk-show made in USA fera sa dernière émission vendredi 17 décembre sur CNN. Après 25 ans de carrière et plus de 50 000 interviews, Larry King et ses célèbres bretelles prennent leurs retraites. King est une véritable icône aux Etats-Unis. De Nixon à Obama, tous les présidents américains se sont succédés sur le fauteuil mythique du show de Larry King, avec des audiences pouvant aller jusqu'à 20 millions de téléspectateurs. La chaîne a réservé à son vétéran un final digne du King Larry.

Le couperet tombe pour Charlie Hebdo

La société éditrice de Charlie Hebdo a été condamnée par le tribunal de grande instance de Paris pour licenciement abusivement envers le caricaturiste Siné. Maurice Sinet  avait été remercié après la publication d'une chronique le 2 juillet 2008 ironisant sur une possible conversion de Jean Sarkozy au judaïsme. Selon Philippe Val, directeur de publication de l'époque, ces propos pouvaient être perçus comme antisémites. Les éditions Rotatives devront verser 40 000 euros de dommages et intérêts à l'intéressé pour préjudices économique et moral, et publier leur condamnation dans l'hebdomadaire.