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Webjournalistes : demain, tous codeurs ?

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Infographies, webdocumentaires, applications web et mobiles : le journalisme web requiert de plus en plus de compétences techniques. Les journalistes de demain seront-ils tous des geeks ? Les rédactions et les écoles ont-elles pris la mesure de ces évolutions ? Petit tour d'horizon en pointe du paysage médiatique français.


L'une des applications développées par Owni pour traiter les documents de Wikileaks sur l'Irak. Journalisme, design et modèle participatif réunis en un projet. (Photo : Owni.fr)

 

L'une des applications développées par Owni pour traiter les documents de Wikileaks sur l'Irak. Journalisme, design et modèle participatif réunis en un projet. (Photo : Owni.fr)

 

 

Les infographies sont revenues à la mode. Devenues parfois interactives, elles se partagent sur Twitter plus vite que la variole. Le webdocumentaire gagne petit à petit ses lettres de noblesse, un prix s'est ouvert juste pour lui à Visa pour l'image, le prix RFI/France 24, gagné par Prison Valley. Les grands sites d'information commencent à lui réserver un espace dédié, comme Le Monde, ou Arte. Les applications pour mobile croissent au même rythme que les ventes de smartphones. Elles habillent l'actualité pour en rendre la lecture plus agréable et plus instinctive, ce qui est encore plus vrai pour les tablettes.

 

Il y a trente ans, Le Monde tassait de petits caractères dans sa une sans illustration. Peu importe le flacon pourvu qu'il y ait l'information. Si cette page a commencé à se tourner il y a bien longtemps, c'est avec internet qu'elle est définitivement partie au pilon. Toutes ces belles petites réalisations multimédia qui fleurissent actuellement sur internet demandent une maîtrise technique qui dépasse très largement l'exercice de collecte et de hiérarchisation de l'information, lot commun du journalisme. Le webjournaliste de demain devra être une sorte de couteau suisse, maîtrisant l'écrit, la photographie, la vidéo, le son, et aussi le code, c'est ce qu'affirmait il y a un an un article du blog américain Gawker, montrant, exemples à l'appui, la success story de quelques journalistes-codeurs mutants dont on s'arrache les services outre-Atlantique. Une analyse publiée sur le site Owni.fr montrait à l'époque que cette vision n'était pas vraiment partagée en France. Au contraire, c'est une logique de coopération qui semble prévaloir.

 

Journalistes et technologie : la fracture

 

La coopération pour l'innovation, c'est justement la vocation d'Owni. Le site porte bien son nom car il est unique dans le paysage médiatique français. Et en même temps, il a été distingué pour son excellence par un prestigieux prix américain. Son objectif : informer, certes, mais aussi expérimenter, toujours. Il se projette dans l'avenir. Depuis sa création en 2009, sa rédaction est tripartite : un tiers de journalistes, un tiers de développeurs web et un tiers de graphistes. Nicolas Kayser-Bril est le chef du pôle datajournalism. Il voit son site plutôt comme une start-up classique, en opposition aux autres sites d'info :

 

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Pour lui, l'information doit effectivement être belle pour se démarquer. Mais le journaliste ne doit pas savoir coder, car il ne peut pas être performant partout. En revanche, il doit comprendre comment le code fonctionne pour pouvoir dialoguer avec le développeur. Il s'agit d'avoir une culture internet accrue et des bases solides pour avoir les bonnes idées et pour savoir communiquer avec le technicien :

 

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La fracture entre journalistes et techniciens de l'informatique, voilà peut-être l'un des problèmes majeurs qui entravent le développement de l'information web en France. Il s'agirait même de diabolisation, comme l'a affirmé Jean-Marc Manach, journaliste à Owni et blogueur, lors d'un coup de gueule passé à l'occasion de l'observatoire du webjournalisme, à Metz :

 

                            
Obsweb : Jean-Marc Manach
envoyé par CMC. - L'actualité du moment en vidéo.

Vidéo réalisée par Erwann Gaucher.

 

David Dufresne, l'un des réalisateurs de Prison Valley, explique que c'est bien la mutualité des moyens qui a permet d'aller plus loin. Elle est indispensable pour la réalisation d'un webdocumentaire. «C'est réellement la fusion des métiers : nos amis d'Upian ont apporté leur savoir faire Flash, HTML, Design, Navigation, Réseaux sociaux, etc. Philippe Brault son expérience photo et film. Bertrand Toty son art du son, Cédric Delport celui du montage... En ce qui me concerne, je suis plutôt touche à tout.» Voilà un bel exemple de culture internet et de curiosité : David Dufresne a des notions de CSS et il est tombé dans le HTML en 1994.

 

Aujourd'hui, les rédactions web ne se dotent plus de développeurs web uniquement pour créer et entretenir la plateforme du site. Ils travaillent de plus en plus avec les journalistes. Chez Slate.fr, par exemple, ils sont deux et l'un d'eux est toujours, durant une semaine, affecté à la collaboration avec les journalistes. «Ils sont complètement intégrés, explique le rédacteur en chef, Johan Hufnagel. Cela permet d'ailleurs de retrouver une certaine forme collective du travail, un peu perdue en presse écrite.» Lors de la confection du faux mur Facebook d'Éric Woerth, cet été, Cécile Dehesdin, la journaliste, a travaillé un développeur. «Je suis allée le voir et il m'a indiqué la meilleure manière de procéder pour ce type de projet. Je me suis servie de cette base pour l'alimenter, on l'a fait en une semaine. Toute seule, ça aurait pris deux fois plus de temps.»

 

(Photo : Ploetic, Flickr.com)

(Photo : Ploetic, Flickr.com)

 

À Libération.fr, ils sont cinq développeurs à travailler côte à côte avec les journalistes. Pour le moment, ils s'occupent surtout de la plateforme mais cette situation est appelée à évoluer. Florent Latrive, chef de LibéLabo, explique qu'il faut «sortir de l'époque où le service DSI (informatique, NDLR) était situé cinq étages en-dessous avec une serrure à code». C'est une petite révolution dans les rapports au sein de l'entreprise de presse que de ramener le technicien informatique au niveau du journaliste, et de les faire dialoguer ensemble.

 

Ne pas oublier les fondamentaux

 

Tout le monde ne cherche pas non plus le journaliste mutant. A Sud Ouest, on affirme se ranger sur un autre créneau. Pour Sébastien Marraud, chef de la rédaction internet, on se perd un peu à parler forme : «On ne doit absolument pas être des techniciens, on doit juste en savoir assez pour se débrouiller. Je recrute un journaliste, quelqu'un qui sait traiter et hiérarchiser l'information. Trouver la bonne source, la bonne info. Après, s'il sait faire les deux c'est le top mais aujourd'hui, il y a des outils hyper simples, certains gratuits, qui permettent de faire des choses facilement.» Bref, il y a l'innovation, mais il y a surtout les fondamentaux et le travail de journaliste n'a jamais changé. L'opinion est partagée par tous les journalistes interrogés pour cette enquête.

 

Mais la formation des journalistes en France ne correspond que partiellement aux attentes de Slate. «Je ne mets pas les écoles en cause, être journaliste web ne s'apprend pas en formation. Les écoles font aller les étudiants SUR le web mais avant même d'y entrer, les gens que je cherche doivent déjà être DANS le web.» Johan Hufnagel cherche de bons journalistes et de bons geeks, ce qu'il a, de fait, du mal à trouver. Problème de recrutement ? Non. Pour avoir été jury, il a pu voir que les gens qui s'intéressent vraiment au web ne postulent que peu dans les écoles.

 

Une pente ascendante ?

 

Pour certains, la France pâtirait d'une tradition journalistique pas très web-compatible. Nous avons été tellement bercés par les récits d'Albert Londres que l'imaginaire français aurait tendance à un peu trop associer journalisme et littérature. Pour Nicolas Kayser-Bril, on oublie un peu trop les chiffres. Lui est plus sévère concernant les formations : « Elles ne répondent pas à mes attentes. Combien d'étudiants en journalisme savent aujourd'hui maîtriser Excel ? Très peu. On leur apprend beaucoup à traiter l'écriture, on devrait aussi leur apprendre à traiter les données, les chiffres, parce que c'est ça, aussi, l'information.» Pour illustrer son propos, il a d'ailleurs publié il y a une semaine une annonce de recherche d'emploi. Pour postuler, il faut savoir répondre à quelques énigmes qui correspondent à ses critères, sans le moindre indice, et ainsi montrer que l'on sait être dégourdi pour traiter certaines données.

 

Tout n'est pas encore perdu. «La formation en école est encore à dominante classique mais ça s'améliore, estime Florent Latrive. De six mois en six mois, je vois arriver de plus en plus de profils qui correspondent. J'ai l'impression que ça va dans le bon sens.» Il est de notoriété publique qu'en ce domaine, les États-Unis, sont en pointe, avec des formations axées sur le multimédia, comme à la New-York University, ou encore double cursus informatique–journalisme de Columbia. Un article intéressant sur le blog de Cécile Dehesdin, à l'époque étudiante à Columbia, analyse l'émergence de ces formations. En France, celle qui s'en rapproche le plus est la licence professionnelle de webjournalisme de Metz. Elle ne dispense pas de cours de code mais la familiarisation avec les outils du web est très approfondie. Par ailleurs, chaque école française multiplie les projets web, blogs et divers sites, et poursuit la réflexion autour de la question. La formation de Metz a justement organisé cette année sa première rencontre de l'Observatoire du webjournalisme, cycle de conférences et de réflexion sur la question. L'évolution semble donc bien se développer. Prenons juste garde à ne pas prendre le virage technologique trop tard. Le journalisme du XXe siècle ne se vendra pas aussi bien au XXIe, on commence douloureusement à s'en rendre compte.

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