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Le Qatar, Al-Jazeera et Wikileaks

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Le Qatar organise la coupe du monde 2022. C'est la preuve que ce pays d'un million et demi d'habitants jouit d'une reconnaissance internationale. Le bon dossier, le souci écologique et la prestation de Zidane comme porte drapeau... les causes de ce succès sont multiples. Et si Al-Jazeera en faisait partie?
 


le site de la chaîne Al-Jazeera aux Balkans

Al Jazeera Network a racheté NTV 99, une chaine locale bosniaque, pour s'installer dans les Balkans.

(capture d'écran du site Al-Jazeera Balkans)


L'inévitable soupçon

La chaîne qatarie n'a pas été épargnée par les révélations de Wikileaks. Al-Jazeera, l'île en arabe, est considérée comme "un outil diplomatique efficace" selon une note de Joseph LeBaron, ambassadeur américain au Qatar, publiée le 6 décembre par le quotidien britannique The Guardian. Le journal a ouvert également ses colonnes à Wadhah Khanfar, directeur général du groupe Al-Jazeera Network, qui récuse les propos de l'ambassadeur dans une tribune publiée le 10 décembre. Il titre « Après avoir bombardé les reporters d’Al-Jazeera, les Etats-Unis s’en prennent maintenant à notre indépendance. »

Le cable diplomatique dévoilé par Wikileaks révèle que le Qatar utilise la chaine d'information en continu comme "monnaie d'échange" pour ses négociations en politique étrangère. L'émirat du Golfe ajusterait le contenu d'Al-Jazeera afin de convenir aux chefs d'Etat étrangers en proposant l'arrêt des critiques contre des concessions majeures.

Un exemple éloquent est cité. L’ambassade américaine de Doha a affirmé que le président du conseil d’administration d’Al-Jazeera Network Sheikh Hamad bin Thamer Al Thani a dit au sénateur John Kerry qu’il a proposé un échange au président égyptien, Hosni Moubarak. Si ce dernier changeait de position sur les négociations israélo-palestiniennes, il pourrait obtenir l’arrêt de la diffusion en Egypte.

A cela Wadhah Khanfar répond que l’indépendance de la chaîne par rapport à son principal pourvoyeur de fonds, le Qatar, est une question à laquelle il est souvent confronté lors des interviews qu’il accorde. « C’est parce que la région [du Moyen-Orient] a des médias contrôlés par les Etats, explique-t-il, qu’il est supposé que notre pays hôte doit influencer notre ligne éditoriale. »

Le directeur général d’Al-Jazeera Network ne manque pas de rappeler que la dernière fois que The Guardian lui a ouvert ses pages, c’était en 2005. Il répondait alors à un compte-rendu d’une discussion entre Blair et Bush. Les deux anciens chefs d’Etats s’interrogeaient « sur le bombardement du QG d’Al-Jazeera à Doha où travaillent plus de 1000 personnes. »

Une chaîne étatique à l'éthique britannique

La chaîne Al-Jazeera a été créée en novembre 1996 par Sheikh Hamad bin Thamer Al Thani, l’actuel président du CA d’Al-Jazeera Network qui n’est autre que le cousin de l'émir du Qatar, Sheikh Hamad bin Khalifa Al Thani. Cette création s’inscrit dans un élan de modernisation du pays suite au coup d’Etat de 1995. Al-Jazeera advient deux ans après l’abolition du ministère qatari de l’information. Ministère où travaillait le président du CA, Sheikh Hamad bin Thamer Al Thani. Certains y verront une rupture, d’autres une continuité.

« Il arrive que l’émir convoque le président du conseil de surveillance d’Al-Jazeera [son cousin] » explique le politologue Mohammed El Oifi. « Le lien existe mais il est implicite. Quand l’émir change publiquement de position, la ligne éditoriale s’adapte. » Cependant, le chercheur insiste : « Ce n’est ni de l’autocensure, ni de la censure. » Il parle de « cohérence. »

Si les fonds proviennent du Qatar, d’où viennent alors les journalistes ? La plupart des journalistes d’Al-Jazeera sont des anciens de la BBC en arabe. En 1994, le gouvernement britannique refuse de la financer. La chaîne BBC en arabe est alors prise en charge par Orbit, une société contrôlée par la famille royale saoudienne. C’est un échec : l’accord est rompu le 21 avril 1996 suite à une émission qui critique l’état des droits de l’homme dans le Royaume. Les journalistes de la BBC se retrouveront donc à Al-Jazeera qui sera lancée huit mois plus tard.

Ces journalistes formés en Grande-Bretagne pour la plupart sont les garants du slogan de la chaîne Al-Jazeera « L’opinion, et l’autre opinion ». Donner la parole à ceux qui ne l’ont nulle part ailleurs, c’est la clé de la réussite de la chaîne. « L’Egyptien qui regarde Al-Jazeera, veut entendre et connaître l’opposition. » explique Mohammed El Oifi, en faisant référence aux élections législatives égyptiennes du 28 novembre dernier.

Modèle exportable, à quel prix ?

En quatorze ans d’existence, Al-Jazeera Network est passé d'une seule chaîne d'information continue en langue arabe à un large bouquet. Après la chaîne d'information en anglais, la chaîne éducative, la chaîne documentaire Al-Jazeera. Plus récemment, le 8 décembre 2010, Al-Jazeera English a obtenu une licence du ministère de l’information indien. Dans ce pays, l’audience potentielle est de 115 millions de ménages.

En Europe, Al-Jazeera se prépare au lancement imminent d'Al-Jazeera Balkans. C'est à Sarajevo en Bosnie-Herzégovine que sera installé le QG de la nouvelle chaine régionale, sans aspiration globale. Le groupe de médias qatari s'installe dans une région fragile (les récentes et premières élections du Kosovo, tenues le 15 novembre 2010, le prouvent). Région que les spécialistes peinent à définir. Une passerelle entre l'Europe occidentale et orientale, mais surtout un pont entre Europe et Asie.  

« D’un point de vue politique, c’est un très bon investissement, commente Mohammed El Oifi, le Moyen-Orient a été très sensible au massacre des musulmans par les Serbes en 1995. » Al-Jazeera s’installe ainsi dans « une zone de fragilité de l’Europe. »

Il insiste : « Al-Jazeera n’a aucun intérêt commercial » ni aux Balkans, ni au monde arabe, ni pour la chaîne en anglais. Reste le politique.

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