Bannière
Vous êtes ici : Accueil » La confection » Journalistes et cadeaux : Achète-moi si tu peux

Journalistes et cadeaux : Achète-moi si tu peux

Envoyer Imprimer PDF

Il y a des cadeaux qui ne se refusent pas. Un adage qui s'applique aussi à la presse ? Pour maintenir une certaine éthique, quelques rédactions sont dotées de chartes. En pratique, c'est souvent le libre-arbitre de chaque journaliste qui l'emporte.

 

Un article signé, quelques brèves, et plus de 150 euros de cadeaux. En un mois de stage au service média d'un grand quotidien national, Magali ne s'imaginait pas ramener un tel butin. "J'ai reçu deux sacs dont un Lanvin, ainsi qu'un poste de radio à l'effigie d'une station", détaille la jeune étudiante en journalisme à Paris, qui courait les conférences de presse. Magali aurait-elle séché ses cours de droit de la presse ? Pas forcément. Dans la Déclaration des devoirs et des droits des journalistes de 1971 (Déclaration de Munich), il n'est pas clairement interdit de les accepter. Il s'agit juste de "ne jamais confondre le métier de journaliste avec celui du publicitaire". Et sur ce point, Magali pense avoir su faire la part des choses. "Ces cadeaux n'ont influé en rien sur mon jugement", assure-t-elle.

Cadeaux inappropriés

 

Les manuels de journalisme sont pourtant clairs : "Le but de ces cadeaux est d'aliéner l'indépendance d'esprit du journaliste, s'en faire un allié et un faire-valoir pour les produits ou les idées que proposent ces généreux donateurs", écrit Yves Agnès dans le Manuel du journalisme (Ed. La Découverte). Mais tout produit adressé à un rédacteur menace-t-il forcément son esprit critique ? Certains journaux de référence tentent de poser les règles du jeu. Dans la charte déontologique du quotidien d'information gratuit 20 Minutes, le distinguo est fait entre "les envois promotionnels courants et les cadeaux dont le caractère disproportionné visera à s'attirer les faveurs du journaliste".

 

D'autres titres sont un peu moins précis. Au Monde, il est recommandé aux journalistes de n'accepter aucun cadeau "d’une valeur supérieure à 70 euros, ou de nature à mettre en cause leur indépendance". Aux Échos, ils "s’engagent à refuser tout cadeau qui apparaîtrait inapproprié ou excessif". En pratique, le libre arbitre des journalistes est donc souvent sollicité. Certains se fixent des principes. "Je paye toujours mes déjeuners et dîners et je n'accepte pas d'invitation", précise Jacky Durand, en charge d'une chronique culinaire à Libération et chef du service société.

"Pas d'intérêt éditorial"

Les gros cadeaux écartés, il n'empêche que les petits présents s'amoncellent rapidement sur le bureau des journalistes, dans l'espoir de gagner, ensuite, les colonnes du journal. Produits culturels, invitations variées, bouteilles de vin font partie des classiques... mais il y a parfois plus inattendu, comme cette corbeille de fruits exotiques envoyée par Weight Watchers il y a quelques jours au siège de Presse Océan, à Nantes. Les secrétaires de rédaction en ont profité. "Il n'y avait aucune demande rédactionnelle associée. Et puis impossible de la renvoyer", sourit Marc Dejean, le rédacteur en chef du quotidien de Loire Atlantique.

 

Les livres et CD envoyés gracieusement par les services de communication ne leur sont pas réexpédiés non plus. "Mais ils n'influencent pas nos chroniques car n'ont généralement pas d'intérêt éditorial", selon le rédacteur en chef. Alors, ils sont donnés à des associations ou bibliothèques d'hôpitaux. A Libération, une grande tombola est organisée et les bénéfices reversés à des associations humanitaires. Au Figaro, ils sont disposés dans la grande bibliothèque du service culture. Sinon, ils s'amassent dans les armoires, ou sont utilisés pour caler le pied d'une table. "Ce sont souvent des livres qui n'intéressent personne", conclut Marc Dejean.

Revente sur Ebay

Si l'intérêt personnel n'y est pas, quelques journalistes ont parfois su y trouver un intérêt financier. Car détenir un des premiers exemplaires d'un ouvrage, souvent dédicacé par l'auteur en personne, peut rapporter gros. "On s'est aperçus que des journalistes revendaient les livres sur Ebay, avant même leur sortie officielle", révèle-t-on au service de presse des éditions JC Lattès. "Avant, on en retrouvait chez les bouquinistes notamment parisiens, avec notre tampon, un petit mot, parfois. On a déjà été confronté à ce problème, du coup on limite un peu les envois." Même son de cloche chez Albin Michel, où l'on regrette le "manque de professionnalisme de certains journalistes".

Cette éthique défaillante, des institutions ont parfois du la condamner. Au Québec par exemple, le Conseil de presse, qui agit comme tribunal d’honneur de la presse québécoise mais n'impose aucune autre sanction que morale, a récemment blâmé un journaliste spécialisé dans les technologies. Le motif ? Il n'avait pas déclaré le fait qu’il recevait cadeaux et avantages de la part des marques citées dans ses papiers.

En France, la plus célèbre affaire concerne Patrick Poivre d'Arvor, condamné en appel en 1996 pour recel d'abus de biens sociaux, à quinze mois de prison avec sursis et 200 000 francs (30 000 euros) d'amende dans l'affaire Botton.  Au centre des accusations : PPDA a profité de cadeaux faits par Pierre Botton qui entretenait un réseau d'influences autour de son beau-père Michel Noir, alors député-maire de Lyon. Le présentateur du 20 heures a été suspendu d'antenne pendant près de trois mois.

Quand les pratiques sont raisonnables et transparentes, les tabous s'envolent. Car ces petites attentions peuvent aussi permettre d'entretenir de bonnes relations entre les sources et les journalistes. Et parfois à l'initiative de ces derniers. Des places de cinéma ou pour assister à des matches de football sont régulièrement adressées aux informateurs des journaux. "Police, gendarmerie, pompiers... Ce sont des gens que l'on sollicite souvent, parfois tard le soir", explique Marc Dejean de Presse Océan.

Chez les jeunes journalistes non plus, on ne voit pas le diable partout. "J'avais déjà décidé d'écrire ce papier sur la maison du vin, personne ne m'a forcé ! Alors quand j'ai reçu ces deux bouteilles de vin, je les ai acceptées avec plaisir", se souvient Stéphane, journaliste stagiaire à Sud Ouest. Un donnant-donnant assumé, qui permet quelques instants de dédramatiser.

Partager cette page

EN BREF

Prev Next

Qui sont les "sans-télés" ?

Dans son dernier livre Pas très cathodique. Enquête au pays des "sans-télé" (Éditions Erès, Sociologie clinique), le sociologue Bertrand Bergier s'est intéressé aux 2% de Français réfractaires au petit écran. De 2006 à 2009, il est parti à la rencontre de 566 de ces familles pas très cathodiques. Etudiants, sexagénaires retraités, ouvriers ou employés, ils ont tous abandonné le téléviseur " par choix " et non par économie. Ils ne sont pas coupés du monde non plus puisqu'ils " investissent beaucoup dans Internet et la presse ", dixit l'auteur.

Le "Gotha noir"

A la manière du Who's Who, la bible du contact professionnel listant chaque année les 22 000 personnes contribuant au rayonnement de la France, la communauté noire a lancé son propre catalogue : le "Gotha noir". Il recense 200 femmes et hommes " au parcours exemplaire " et ayant "au moins un parent noir". Ce livre est édité par Club Efficience, un cercle de réflexion oeuvrant pour une meilleure visibilité des Noirs dans la société française.

RSF récompense le journalisme indépendant

Le prix de la liberté de la presse 2010  a été décerné par Reporters sans Frontières et la Fnac au journaliste iranien Abdolreza Tajik, ainsi qu'à la station de radio somalienne Radio Shabelle. Abdolreza Tajik, membre du Cercle des défenseurs des droits de l’homme, a été responsable des pages politiques dans de nombreux journaux interdits par les autorités iraniennes. Il est aujourd'hui consacré pour la qualité de son travail et son engagement pour la défense de la liberté de la presse en Iran.  Incarcéré pour la troisième fois en juin 2010, il est toujours en prison. Radio Shabelle est la station  privée la plus réputée de Somalie pour son indépendance. Quatre de ses journalistes ont été assassinés en 3 ans, dont son fondateur Mokhtar Mohamed Hirabe.

Le couperet tombe pour Charlie Hebdo

La société éditrice de Charlie Hebdo a été condamnée par le tribunal de grande instance de Paris pour licenciement abusivement envers le caricaturiste Siné. Maurice Sinet  avait été remercié après la publication d'une chronique le 2 juillet 2008 ironisant sur une possible conversion de Jean Sarkozy au judaïsme. Selon Philippe Val, directeur de publication de l'époque, ces propos pouvaient être perçus comme antisémites. Les éditions Rotatives devront verser 40 000 euros de dommages et intérêts à l'intéressé pour préjudices économique et moral, et publier leur condamnation dans l'hebdomadaire.

En Hongrie, un projet de loi menace les journalistes et leurs sources

Il n’y a pas que les journalistes français qui rencontrent des problèmes lorsqu’il s’agit de protéger leurs sources. L’ENPA (European Newspaper Publishers Association) a exprimé des craintes, lundi 13 décembre 2010, sur un tout nouveau projet de loi du gouvernement hongrois. Si la loi venait à être votée, la liberté de la presse dans le pays serait grandement limitée puisqu’il deviendrait possible de condamner à de lourdes sanctions les journalistes et les entreprises de presse qui refuseraient de partager l’identité de leurs sources ou qui délivreraient des informations que le gouvernement considèrerait comme peu convenables.

La fin du règne de Larry King

 Le roi du talk-show made in USA fera sa dernière émission vendredi 17 décembre sur CNN. Après 25 ans de carrière et plus de 50 000 interviews, Larry King et ses célèbres bretelles prennent leurs retraites. King est une véritable icône aux Etats-Unis. De Nixon à Obama, tous les présidents américains se sont succédés sur le fauteuil mythique du show de Larry King, avec des audiences pouvant aller jusqu'à 20 millions de téléspectateurs. La chaîne a réservé à son vétéran un final digne du King Larry.

L'actu médias en quelques clics

Les sources d'information médias sont multiples et nombreuses. Suivre l'évolution de ce petit monde en mutation peut être difficile tant il faut avoir l'oeil partout. Voilà pourquoi La Fabrique a décidé de rassembler en une seule page plus de 50 des principaux sites et blogs d'information traitant de l'actualité des médias et de réflexion sur son avenir. Ce rassemblement est évolutif, la rédaction est à l'écoute de suggestions pour améliorer ce concentré d'informations.

EcuRed : le monde selon Castro

Elle a près de 20000 articles, elle est élogieuse quand elle parle des dirigeants cubains et très critique quand elle parle des États-Unis, c'est, c'est , c'est... une nouvelle encyclopédie en ligne. Inaugurée très officiellement par le gouvernement cubain mardi 14 décembre, elle a l'ambition de concurrencer Wikipédia pour apporter un regard "décolonisateur" sur le monde et l'histoire. EcuRed, c'est son nom, reprend dans les grandes lignes le design de l'encyclopédie participative pour "créer et diffuser le savoir de tous et pour tous, depuis Cuba et avec le monde". Comme Wikipédia, tout le monde peut contribuer à cette somme de connaissances, mais c'est à la condition de s'être enregistré et pour cela, il faut avoir une adresse mail cubaine... L'étape suivante reste bien sûr que la contribution soit acceptée par un modérateur. Alors que les États-Unis y sont dépeints comme un "empire contemporain" qui a historiquement pris "par la force des territoires et des ressources naturelles d'autres nations", Fidel Castro y est dépeint comme un phare spirituel pour le monde entier : "Il participe désormais au débat d'idée à l'échelle mondiale. Avec son autorité morale, il influence des décisions importantes et stratégiques sur la révolution." Tous ces "articles objectifs" convaincront-ils les internautes ?

Un caricaturiste traîné en justice par le président sud-africain

Le président sud-africain, Jacob Zuma, réclame 4 millions de rands (soit près de 450 000 euros) de dommages et intérêts au South Africa’s Sunday Times et un million de rands au dessinateur Jonathan Shapiro. En cause : une caricature publiée dans le journal en septembre 2008. Sur ce dessin, le président est représenté le pantalon au niveau des chevilles et s’apprête à violer une femme symbolisant la justice. Une caricature qui aurait, selon lui, endommagé sa réputation, alors qu’il s’apprêtait à entrer en campagne pour devenir président.