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Pourquoi les femmes ne font pas de bons patrons...

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Les bureaux des rédactions restent squattés par des hommes. Seule une poignée de femmes journalistes a pénétré ces territoires bien gardés, auxquels de nombreuses idées reçues les empêchent encore aujourd'hui d'accéder. Cette enquête se propose de rétablir quelques vérités.

Les femmes sont trop peu nombreuses dans la profession


Considérant le peu de femmes directrices de la rédaction/publication, rédactrices en chef et adjointe, nous sommes en droit de nous demander si ce chiffre de 8,80 % (seulement !), contre 91,20 % d'hommes, tous médias confondus, est proportionnel au nombre de femmes journalistes en France. Il n'en est rien. Sur les 37 811 journalistes français dénombrés en 2008, les femmes représentent 43,8 %.

La même année, le Sénat s'intéressait à la proportion de femmes occupant des postes de direction « stratégiques » dans les principaux médias, dont voici le résultat :

Source : Evaluation de la délégation du Sénat aux droits des femmes, d'après l'annuaire MédiaSig 2006

Postes pris en compte : PDG, président du directoire ou du conseil de surveillance, vice-président, directeur général, directeur général adjoint ou délégué ou encore secrétaire général.

Pascale Colisson, journaliste indépendante et présidente de l'Association des femmes journalistes, commente ces chiffres : « Dans la presse généraliste, aucun des grands titres n'est dirigé par une femme ! Même les entreprises du CAC 40 font mieux... » À dire vrai, elle oublie Sylvie Kaufmann, nouvelle directrice de la rédaction du Monde depuis le début de l'année 2010, Dominique Quinio à La Croix, Sylvie-Pierre Brossolette au Point… Mais ces quelques exemples ne suffisent pas à impressionner, lorsque l'on sait que la part des femmes dirigeantes salariées d'entreprise en France, tous secteurs d'activité confondus, s'élève à 17,2 %. Et là, vous ne pouvez que constater à quel point la presse est mauvaise élève en la matière...


Les femmes sont moins bien formées


La gent féminine ne cesse de gagner du terrain dans une profession presque exclusivement masculine jusque dans les années 1960. En 1965, elle ne représente que 15,3% des effectifs, près de 40% en 2000. La Commission de la carte d'identité professionnelle des journalistes a d'ailleurs recensé 53,4 % de femmes parmi les dossiers de demande de carte en 2008. Depuis dix ans, l'organisation délivre chaque année davantage de ces sésames à des femmes.

Une conséquence de leur présence accrue dans les formations professionnelles : 58 % des étudiants dans les écoles reconnues ou non sont désormais des étudiantes. Quitte à donner des complexes à ces messieurs – une fois n'est pas coutume, vous en conviendrez - ces nouvelles journalistes atteignent un meilleur niveau d'études que leurs homologues masculins : elles sont 57,44 % à avoir des diplômes égaux ou supérieurs à bac + 4 contre 40,32 % des hommes.

Les femmes sont moins compétentes


 Cette fois, vous pouvez souffler, aucune étude n'est disponible sur ce point. En revanche, les préjugés semblent, eux, toujours légion. Des préjugés que les journalistes ont parfois envers elles-mêmes. « Les femmes doutent beaucoup de leurs compétences, estime Pascale Colisson, elles éprouvent des difficultés à se mettre en avant. Est-ce une spécificité féminine ? Sont-elles moins carriéristes ? Elles passent 100 % de leur temps à bien faire leur boulot, mais pas à faire les choses nécessaires à leur évolution comme se constituer un réseau ». Comment expliquer ce sentiment prégnant ? Certainement pas par des prédispositions naturelles et/ou génétiques !

Est-ce en partie car elles ont l'impression qu'on ne leur fait pas confiance ? Loin de moi l'idée de faire monter tous les directeurs sur l'échafaud, cependant s'ils sont à des postes de responsabilité, où sont les femmes ? Bien plus bas dans la hiérarchie. Elles sont la moitié des pigistes et la majorité des CDD – comprenez davantage touchées par la précarité. Et comment interpréter leur faible visibilité dans les médias ?

Un rapport révèle en effet qu'à la radio, leur temps de parole est moindre en comparaison de leur confrères : 26 % contre 28 % chez RTL, 21 % contre 43 % à France Inter. Dans les journaux télévisés ensuite, le présentateur nomme 37,7 % de femmes contre 62,3 % d'hommes. Le constat est aussi sévère en presse écrite mixte où les journalistes femmes représentent 21 % des signatures contre 35 % (précisons que 44 % des articles ne sont pas signés ou avec des initiales).

La réaction des patrons de presse est (presque) toujours la même : ils restent interdits devant ces chiffres et reconnaissent l'absurdité de cette situation tout en prônant un rééquilibrage. Malheureusement, ces regrets sont rarement suivis d'effets.

Les femmes n'aspirent pas à diriger une équipe


Il est vrai qu'être journaliste, dans la tête des aspirants et des autres, cela n'est pas rester dans un bureau à jouer les RH. Sophie Bloch, rédactrice en chef du quotidien régional Paris-Normandie, précise : « On choisit ce métier car on aime le terrain. Devenir cadre, c'est avoir une ambition de nature différente. Donc les femmes prennent leur place quand elles sont décidées à la prendre, c'est surtout une question d'envie. Personnellement, j'avais envie de me prouver quelque chose ». Pourquoi les femmes devraient-elles se prouver quelque chose ? Pourquoi ne considèrent-elles pas simplement qu'elles en sont capables ?

 Une autre motivation, pouvant pousser une journaliste à vouloir prendre les rênes de l'entreprise selon Sophie Bloch, est l'aspect pécuniaire car « le journalisme est une profession très mal payée ». Et les femmes encore moins bien que les hommes ! « C'est scandaleux, les femmes ne demandent pas assez fort. Elles ne souhaitent pas gagner davantage que leur conjoint, cela peut poser parfois problème dans le couple. On touche à l'intime. » Ah, décidément, nous autres sommes trop altruistes.

Trop malléables aussi. « L'ambiguïté se pose quand, à un moment donné, on choisit une femme : j'aimerais être sûre qu'il s'agit bien d'une question de compétence et pas d'un arrangement, dû au fait que l'on suppose qu'elle s'accommodera plus facilement d'un certain nombre de contraintes » - comprenez, des contraintes que l'on n'imposerait pas aux hommes.

Les femmes sont freinées dans leur évolution


Le premier des handicaps, non-spécifique au journalisme, est la maternité ou la « suspicion de maternité », selon Pascale Colisson. Les journalistes veulent une vie de famille comme les autres, malgré des contraintes de mobilité et d'horaires souvent moins souples. « C'est sûr que la maternité ne favorise pas une carrière fulgurante mais personnellement, je ne regrette pas. Et puis, il ne faut pas croire, on peut être à 35 ans une mère épanouie avec une belle carrière », nuance Sophie Bloch.

Cette problématique de la sous-représentation des femmes à des postes de direction fait d'ailleurs l'objet d'une « Charte de l'égalité des chances pour les femmes à la radio-télévision », adoptée par les radio-diffuseurs européens le 5 mai 1995, signée en France par France 2, France 3 et Radio-France et « apparemment enterrée » comme le fait remarquer Virginie Barré, ancienne présidente de l'Association des femmes journalistes dans Dites-le avec des femmes. D'ailleurs, cette association, créée en 1981, est née « pour favoriser le rééquilibrage de la présence et de la représentation des femmes dans les médias à tous niveaux de responsabilité ».

Le dernier handicap – et pas le moindre - est que la gent féminine est victime de misogynie de la part de la presse elle-même. Le journalisme, ce milieu longtemps réservé aux hommes, a, par son contenu, consacré bien des stéréotypes – les premiers magazines féminins ne s'intéressaient qu'à la ménagère, l'épouse, la mère. Aujourd'hui encore, en feuilletant un journal ou en allumant le poste, on observe que les femmes sont bien moins représentées que les hommes. En 2010, l'étude Global Media Monitoring Project indique que 74 % des personnes présentes dans les articles ou les illustrations sont des hommes – je vous laisse en déduire l'importance relative accordée aux femmes. Ce pourcentage était de 82,3 % en 2005, la progression est visible mais beaucoup reste à faire... La faible présence des femmes dans les journaux est-elle le résultat d'une information commandée et traitée par une majorité d'hommes ?

Une idée que ne partage pas la rédactrice en chef de Paris-Normandie : « Je ne me pose même pas la question de savoir s'il y a une façon masculine ou féminine de traiter l'information ». Pascale Colisson, elle, enfonce le clou : « Chaque sexe a une vision différente du monde. Je n'aurais jamais dit ça il y a 20 ans mais depuis je m'intéresse à ce sujet... Il faut avoir conscience que l'information ne se fait pas de façon anodine ». On peut s'interroger sur le fait qu'un meilleur accès des femmes aux postes-clés des médias aurait pour conséquence la revalorisation de leur image dans la presse : « Je ne dis pas qu'il y aurait forcément une modification dans le traitement des sujets mais probablement ». Et si les femmes se retrouvaient davantage dans l'actualité, auraient-elles plus envie de s'investir dans la hiérarchie des rédactions ? Vous pensiez peut-être qu'au terme de cette démonstration, vous auriez la réponse. Quelle naïveté... Croyez-bien que si l'on détenait la solution, on y remédierait, et vous ne seriez pas assis là, devant votre écran, en train de lire cet article.


Références :

Photographie de la profession des journalistes, Observatoire des métiers de la presse, 2009.

Rapport sur l'image de la femme dans les médias, Commission de réflexion sur l'image de la femme dans les médias, présidée par Michèle Reiser, 2008.

« La formation des journalistes français : Quelles évolutions ? Quels atouts à l’embauche ? Le cas des nouveaux titulaires de la carte de presse 2008 »,
Christine Leteinturier in Les Cahiers du journalisme n° 21, automne 2010.

« Les nouveaux titulaires de la carte de presse 2008 », Christine Leteinturier.

Dîtes-le avec des femmes, le sexisme ordinaire dans les médias, Virginie Barré, Sylvie Debras, Natacha Henry et Monique Trancart, co-édition AFJ/CFD, 1999.

Ministère du Travail, Service des droits des femmes et de l’égalité, chiffres-clés 2007.

A lire aussi : Vous avez dit macho?

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