Dossier : Siné Hebdo

Vendredi, 14 Novembre 2008 14:35 François Goulin, Elodie Morisset
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Viré par Philippe Val de Charlie hebdo, le vieux dessinateur Siné a décidé de lancer son propre journal. Le mercredi 10 septembre 2008, Siné Hebdo s'est installé dans les kiosques. Depuis, chaque semaine l'actualité se découvre avec impertinence, insolence et grossièreté. Entretien avec Catherine Sinet, rédactrice en chef et épouse du dessinateur.



Siné hebdo, un journal qui marche

« On a chambardé des certitudes qui étaient bien ancrées »


La fabrique de l'info. Combien d'exemplaires vendez-vous chaque semaine?
Catherine Sinet. Les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne, c'est quelque chose d'assez bizarre. On n'a les chiffres définitifs que des semaines après. J'ai ceux sur les 6 premiers numéros mais pas depuis. On a vendu 130.000 exemplaires du premier, 90.000 du deuxième. Là on est en train de prendre une vitesse de croisière autour de 63.000. Quand on a commencé le journal on s'était dit qu'il fallait en vendre 30.000 exemplaires pour vivre. Donc on est très contents. Ce qui est bien c'est qu'avec le premier, on a pu louer des locaux et déménager, acheter des ordinateurs, des imprimantes et tout ce qu'il faut pour la maquette.


Combien d'abonnés comptez vous?
On en est à 2.300. C'est très bien et on en a tous les jours qui rentrent. Il faudrait qu'on soit à beaucoup plus mais bon on va y arriver.


Est-ce que vous avez été surprise de votre succès?
Je n’ai pas eu le temps d'être surprise. Ca s'est fait tellement vite. Les gens nous demandaient « c'est quoi votre ligne éditoriale ? », je leur répondais « attendez j'y réfléchirai plus tard! ». Monter un journal en 3 semaines, maquette comprise, c'est chaud ! On était content, et puis ça nous a fait tellement plaisir d'enquiquiner Val. En fait, je crois que toute l'affaire Siné a déclenché quelque chose qu'on n'avait pas vu depuis très longtemps : une espèce de rébellion qui a lieu dans toutes les rédactions. Dans les rédactions des gros journaux, il y a une fronde entre la direction et les journalistes. J'en ai d'innombrables témoignages. Même à Libé, il y a eu de sacrés débats. « Qu'est ce que c'est que ce Joffrin qui veut ci, qui veut ça, qui ne veut pas ci, qui ne veut pas ça. Y'en a marre ! » Au départ les grands patrons de presse ont dit « ce journal il ne marchera pas » et je sais que depuis quelques semaines, il y a un vrai retournement. Ils se disent « merde alors ! Il est pas mal ce journal, ça marche. Ca veut dire quoi ?» On est comme un pique fesse qui les énerve. On a chambardé des certitudes qui étaient bien ancrées.

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La fabrication de Siné hebdo

« Je ne crois pas du tout aux enquêtes qui se font en deux jours »

La fabrique de l'info. Les premiers numéros faisaient la part belle aux chroniques d'humeurs; depuis quelques semaines, la rédaction de Siné hebdo entend faire évoluer le journal. Plus d'investigation, de dossiers, de fond quoi !


La fabrique de l'info. Comment se passe la collaboration avec des chroniqueurs ?
Catherine Sinet.
Comme je le disais, le journal s'est fait en 3 semaines. Donc, j'ai battu le rappel de nos carnets d'adresses et de nos signataires (NDLR : de la pétition de soutien à Siné). Soixante personnes ont accepté de faire une petite chronique dans Siné hebdo. Bedos, Onfray, Aléveque, Didier Porte, Gaccio, Delfeil de Ton, Filoche... On connaissait leur travail, ce qu'ils écrivaient, mais il y en a beaucoup qu’on n’avait jamais rencontré. Ce n'était pas tous des amis, mais plutôt une famille de coeur.
Ensuite, on a déterminé qui ferait quoi. Porte s'occuperait des médias, Bedos allait faire des humeurs... Au début du journal, c'était surtout des humeurs d'ailleurs. Maintenant, de plus en plus, on canalise les sujets. En général, ils m'appellent dans la semaine pour qu'on discute des sujets, sinon ils parleraient tous de la même chose. On se coordonne, on leur envoie les sujets de la semaine, les prévisions. Et chacun est un peu dans sa niche, plus culture, plus actu. Denis Robert ne fait pas le même boulot par exemple que Bouyxou. Lui il est cinéma, Filoche est droit du travail, Concialdi est plus économie, ça a été du pain béni avec la crise.


On a vu dans le dernier numéro une double page consacrée à Noam Chomsky, est ce qu'on peut y voir une volonté d'entrer plus dans un journalisme d'investigation ?


Absolument. On nous a dit qu'il n'y avait pas de papiers. Non, désolée, il y a quand même des papiers. (NDLR: elle feuillette le numéro 11). Cette semaine, par exemple, Federman nous fait un grand truc sur la réforme hospitalière, Mercurio a fait un papier qui s'appelle les Babayaga, qui est typiquement un papier d'enquête. Avec Warschawsky, notre correspondant permanent à Jérusalem, on reçoit des nouvelles d'Israël, on a Baillargeon, notre correspondant au Québec, Delessert, aux Etats-Unis... Mais, faire évoluer le journal, ça prend du temps, ça prend de l'argent. Moi je ne crois pas du tout aux enquêtes qui se font en deux jours, sinon on parle pour ne rien dire. Il faut débloquer des sous. Là par exemple, le dessinateur Delépine est parti dans le Nord pour suivre des problèmes de délocalisations. On va en lancer de plus en plus.


Vous entendez les critiques qui disent que votre journal est une compilation d'éditos ?
J'entends les critiques, oui. C'était vrai sur les trois ou quatre premiers numéros. Ca devient de moins en moins vrai. Je vous dis je suis une journaliste dans l'âme. Encore une fois je ne crois pas au journalisme qui se fait derrière son desk avec les dépêches de l'AFP.


Par exemple, dans le numéro 4, il y avait une chronique de Maurice Rajsfus intitulée "Qui nous protège de la police ?" Quelle légitimité donnez vous à ce genre de chroniques qui semblent non sourcées, non vérifiées ?


Maurice Rajsfus fait depuis 20 ans un petit journal, qui est maintenant sur internet, où il réunit toutes les bavures policières. Donc, c'est sourcé, c'est vérifié. Il a son réseau d'informations.
Les références à Charlie Hebdo sont nombreuses, que ce soit dans la maquette, le titre...
(NDLR: elle nous coupe.) Ah oui alors il faut refaire l'histoire ! La maquette de Charlie, c'est Siné qui l'a faite. Et le premier Charlie est sorti après deux journaux que Siné avait fait : L'enragé et Siné massacre. En fait Charlie s'est directement inspiré des journaux de Siné et pas le contraire. On n'a pas un seul dessinateur de chez Charlie. On en a trouvé des nouveaux dessinateurs qui n'avaient jamais publié.

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Les dessins, la force de Siné hebdo

« On essaie de revenir au dessin de qualité »


Dans les 16 pages du journal, les jeunes dessinateurs côtoient les pointures. Volonté affichée: dénicher des talents et refaire vivre le dessin.


La fabrique de l'info. La force de Siné hebdo, est-ce que c'est justement les dessins ?
Catherine Sinet.
On essaie de s'éloigner de la BD, on est très attaché au « oneshot », c'est à dire aux dessins purs, avec le moins possible de texte. C'est une habitude qui s'est perdue. On essaie de revenir aux dessins qu'on trouve, nous, de qualité. On essaie de refaire un oeil aux jeunes, par exemple avec la dernière page du journal, consacrée à un seul grand dessin, qui est étonnante. Par exemple, Sergio, Bench qui travaillent avec nous cette semaine (NDLR: numéro 11), vous ne les avez jamais vu ailleurs.

Vous avez une rubrique "dessins refusés". Est-ce que vous en recevez beaucoup ?
On en a reçu beaucoup mais c'est une idée un peu imbécile pour ne rien vous cacher. Parce que pour beaucoup, on comprend qu'ils aient été refusés (rires). Pendant trois, quatre numéro, on n'en a pas publié, parce qu'on trouvait qu'ils étaient trop mauvais.


Par exemple, on a souvenir d'un dessin dans la rubrique "refusé" qui représentait Bush et les deux tours du World Trade Center derrière. Le texte disait « Bush élu à deux tours ». On peut s'étonner qu'il ait été réfusé par trois journaux ?


Ben oui mais on ne rigole pas avec le 11 septembre. Les rédactions sont dures. La loi du consensus marche fort. Et même les dessinateurs avec qui on travaille, on doit les pousser. Vous ne pouvez pas savoir! Par exemple Jiho, le premier mois, on lui refusait tout, c'était trop mauvais. On lui disait « lâche toi! Travaille !» Maintenant on en publie beaucoup parce qu'il est devenu bon. Faut voir le niveau quand même de ce qui passe dans la presse... Ils font des trucs gentillets, sans intérêt, quoi. Et puis beaucoup de dessins ont déjà été faits, ils se reprennent les idées les uns les autres. A la rédaction, on a Loup qui s'occupe de la direction artistique ; c'est une espèce d'encyclopédie vivante du dessin. Dès qu'il voit une idée, il dit « Ah ben oui d'accord, mais celui là, il a déjà été fait ! » Ce n’est pas évident d'avoir une idée neuve à chaque fois.


Vous avez l'impression qu'ils se lâchent un peu maintenant ?

Ils commencent et ça vaut pour les dessinateurs comme pour les journalistes. Mais ça reste dur de trouver des gens qui se lâchent.


D'où vient la retenue ?
Les rédactions ne veulent plus de papiers qui dérangent. Et les journalistes ont perdu l'habitude ! Il y en a plein qui m'envoient des papiers. Je leur dit « Non mais attendez, excusez moi, vous n'avez pas travaillé là! Vous n'avez pas fouillé, c'est du blabla! » Ils me répondent « Ah mais tu veux vraiment que j'aille fouiller ? » Quand on ne vous sollicite pas pour faire du travail de fond, on n'en fait plus. A force d'être bridé de s'entendre dire « Ah il ne faut pas employer ce mot, ça va choquer » ou par exemple « là c'est une société qui dépend de Lagardère, ça va briser notre carrière ». Il y a une espèce d'autocensure. Maintenant, il ne faut plus utiliser le mot censure mais autocensure.


Vous même, est ce que vous avez déjà été choquée au point de comprendre pourquoi des dessins sont censurés ?

Choquée, non; c'est surtout qu'ils étaient mauvais. Très "pipi-caca". Montrer des sexes c'est un peu facile aussi.


Il en faudrait peut-être beaucoup pour vous choquer...
Oui, c'est vrai (rires), c'est vrai. On crie plutôt d'horreur parce que c'est vilain. Par contre, on est choqué par des dessins d'extrême droite qu'on a reçus, mais on a décidé de ne jamais parler de tout ça.

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La ligne éditoriale de Siné hebdo

« Même les anarchistes de la CNT nous semblent un peu emmerdants »


Impossible de passer à côté de la politique. À Sine hebdo, on dit ce qu'on veut ou presque. Une chose est sure: les idées mollassonnes : dehors !

La fabrique de l'info. Comment définiriez-vous votre ligne éditoriale ? Plutôt dans la liberté de ton complète ou l'engagement anarchiste...
Catherine Sinet.
Oh, plutôt anar ! L'extrême gauche, on s'en fiche. On n’est pas dans un parti et on n’est jamais d'accord avec personne. Anar, mais basé sur quelque chose quand même. Pas l'anarchie tel que la CNT la défend : même ces anarchistes nous semblent un peu sérieux, un peu emmerdants.
En fait, on a envie de parler de choses dont on ne parle pas ailleurs. Par exemple, un sujet que j'ai envie de traiter : j'ai lu il y a six sept mois, un papier dans Libération sur l'héritage. Vous savez que Sarkozy a déplafonné le seuil qu'on pouvait donner aux enfants. On peut donner 150.000€ par enfant sans payer d'impôts. Dans cet article, je vois qu'on peut léguer à ses enfants jusqu'à 45 millions d'euros sans payer un centime. Mon notaire me l'a confirmé. Eh bien ça on va le décortiquer, et vous verrez l'intérêt quand on le sortira.
On veut pouvoir publier tout et n'importe quoi avec une certaine limite : j'ai eu deux procès dans ma vie, je les ai gagné. Il n’y a aucune raison d'avoir des procès, c'est stupide. Il y a toujours manière de dire et de faire encore plus fort sans risquer un procès.


Justement dans cette idée de liberté de ton, est-ce qu'on pourrait imaginer une chronique ou un dessin opposé aux idées que vous défendez ? Le dessin de la der du numéro 9 de Carali était anti-israélien, est-ce qu'on pourrait voir un dessin pro-israélien?
Oui, bien sûr pourquoi pas. Mais il faut quand même que ça s'appuie sur des faits. Et vous savez, Warschawsky, notre correspondant permanent à Jérusalem, est israélien et fils de rabbin.
Par exemple, la semaine prochaine pour le numéro 11, on prépare quelque chose sur les retraites. Tout le monde hurle sur la retraite à 70 ans. On a quelqu'un qui va venir pour dire « Et pourquoi pas ? ». Mais le journal reflète quand même ce qu'on pense, il ne faut pas exagérer. Je n’irai pas donner la parole à M. Copé pour qu'il vienne me raconter comment il gère le groupe parlementaire UMP. Ils ont plein de journaux pour ça.


Qu'est ce que vous vous interdisez alors ?
Je vous dis l'extrême droite. Et le mensonge je crois.

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