Accueil L'addition Dossier : Zoom sur les critiques cinéma

Dossier : Zoom sur les critiques cinéma

Envoyer Imprimer PDF
Index de l'article
Dossier : Zoom sur les critiques cinéma
Rendez-vous avec le public
Les critiques peuvent-ils tout dire d'un film partenaire de leur média?
Toutes les pages

L'industrie cinématographique n'a jamais été aussi prolixe. Près de quinze nouvelles productions sortent dans les salles chaque semaine. Dans un foisonnement culturel inédit, comment les critiques définissent-ils leur conception du métier ? Autre question examinée dans ce dossier : les partenariats films-médias engagent-ils l'indépendance des critiques ? Voici quelques éléments de réponses.


Rendez-vous avec le public

Qu’ils soient les thuriféraires ou les fossoyeurs des nouvelles productions – blockbusters comme films d’auteurs – les critiques de cinéma ont le pouvoir d’influencer, voire de réguler la fréquentation des salles obscures. Comment travaillent-ils ? Comment conçoivent-ils leur métier ? Quelle est leur rôle ?

Il s’appelle Ulysse. Le petit bonhomme de Télérama est pour le moins lunatique. Sur une même page, on le voit faire la moue, sourire ou entrer dans une colère noire. Autrement dit, faire la pluie et le beau temps sur les films de la semaine. Qui décide de son humeur ?

« Nous avons une réunion en début de semaine, où l’on prend connaissance du planning des sorties du mois, explique Mathilde Blottière, journaliste à Télérama. Le chef de service attribue les films suivant les sensibilités de chacun. Mais le but est d’aller voir en amont le plus de films possibles. Il y a pour cela des salles de projections d’avant-premières pour la presse. Ensuite, on en débat entre nous. » Le décor est planté. Ces journalistes culturels visionnent une quinzaine de films par semaine.

Des faiseurs d’opinion ?

« Longtemps, Télérama a été considéré comme exigeant, voire élitiste. J'ai l'impression que ça a changé », poursuit Mathilde Blottière. Aujourd’hui, cet hebdomadaire de référence du 7e art met un point d’honneur à critiquer tous les films qui sortent chaque semaine. « C’est ce qui fait notre spécificité », précise Aurélien Férenczi, rédacteur en chef délégué.
« Nous sommes beaucoup moins dans un rôle de prescripteur qu’avant », affirment-ils tous les deux. « Et aujourd'hui, les lecteurs se font leur propre opinion, ils lisent plusieurs journaux. Avec les blogs, n'importe qui peut devenir critique », ajoute Mathilde Blottière. Porte-drapeau de la Nouvelle vague, François Truffaut disait déjà que « tout le monde a deux métiers dans la vie : le sien et critique de cinéma. »
Selon Gilles Renault, chef adjoint du service culture à Libération, « les critiques ont d’autant plus de poids lorsqu’elles portent sur des petites productions d’art et d’essai. Une chronique sur Faubourg 36 aura beaucoup moins d’incidence qu’une autre sur un petit film péruvien… »
Pour Philippe Muyl, « les critiques n’ont pas la capacité de remplir les salles, mais ils ont celle de les vider ». L’auteur de Cuisine et dépendances, Tout doit disparaître ou encore du Papillon, n’a pas été épargné par la critique. Ni lui, ni son dernier film. « Pourtant, Magique a reçu un des six prix du Festival de Rome. C’est donc qu’il ne doit pas être si nul que ça… On peut penser ce qu’on veut d’un film. Mais il faut le respecter. On ne démolit pas des années de boulot en cinq lignes. Il y a de moins en moins de vraies critiques, c’est-à-dire d’analyses de fond. C’est souvent pour moitié le synopsis recopié, pour l’autre, un billet d’humeur. On ne prend plus le temps de placer le film dans une perspective. »
C’est également le regret de Pierre Murat, à Télérama depuis 1982 : « Le rôle d’un critique, c’est de dire oui, David Lynch c’est bien, mais il faut aussi resituer le film dans son contexte. » Or, explique-t-il sur le site des Fiches du cinéma, « situer un film, dans la carrière d’un réalisateur ou dans l’histoire du cinéma, n’intéresse, visiblement, personne. »

« Une mission de pisteur »

Pour définir le rôle du critique cinéma, Gilles Renault défend l’idée d’une « subjectivité honnête » dont doit faire preuve le chroniqueur : « La critique est, par définition, en contradiction avec la notion d’objectivité. Je m’efforce d’argumenter le plus possible. En tant que spectateur, je ne vaux pas plus que n’importe qui. Mais j’ai la chance de pouvoir m’exprimer en tant que journaliste. J’estime devoir au lecteur des explications, sur des éléments du tournage par exemple, qui peuvent avoir une incidence sur la qualité du film. »
« Certains d’entre nous, rappelle Pierre Murat, oublient la mission première de la critique quotidienne ou hebdomadaire : celle de pisteur, de guide humble pour le public. Il ne s’agit pas d’écrire ce que le public attend, mais il faut tenir compte de lui. » « Les Pour et Contre (deux chroniqueurs donnent leurs avis opposés sur un film) sont largement appréciés des lecteurs », confient unanimement les trois journalistes de Télérama. « Mais ils ne sont pas assez développés », admet Aurélien Férenczi.

« Ceux qui ont la carte »

Malgré ce souci permanent des lecteurs, cinéphiles ou non, il arrive régulièrement que le public ne soit pas en adéquation avec la critique. Le cas du dernier « Woody Allen » est symptomatique. Vicky Cristina Barcelona a été globalement encensé par les médias dès sa présentation hors compétition au dernier festival de Cannes. Pourtant, le film a reçu un accueil beaucoup plus partagé du million et demi de spectateurs. « Je n’ai pas compris, j’ai été sidéré », réagit Pierre Murat quelques jours après une seconde émission du Masque et la Plume sur France-Inter consacrée au film et dans laquelle il intervient depuis plusieurs années. Les auditeurs y avaient montré leur déception. « Si ce film est nul, alors il faut que je prenne ma retraite ! Je vois 50 films à chier par mois, alors si ce film est critiqué… »
Il est de notoriété publique que certains réalisateurs « ont la carte », figurent dans les petits papiers des journalistes. Lesquels sont les premiers à reconnaître ce favoritisme de bonne guerre. Parvenu au crépuscule de sa brillante carrière, Woody Allen, pour ne citer que lui, en fait clairement partie. Certains films sont consacrés d’avance grâce à la postérité de leurs auteurs. Ceci explique peut-être pour partie l’incompréhension qui survient de temps en temps entre les critiques et leur public.

Les critiques peuvent-ils tout dire d'un film partenaire de leur média?


Un film France Inter, Libération soutient très fort ce film, Télérama vous invite au cinéma... De plus en plus de médias, spécialisés ou non dans le cinéma, s'associent à des films lors de leur sortie. Dans ce contexte, la frontière entre communication et information peut sembler ténue.

Régulièrement, entre deux articles publiés dans Télérama, le lecteur découvre une invitation à aller voir en avant première un film soutenu par l'hebdomadaire. « Traditionnellement, nous nous associons à un film par mois pour inviter les lecteurs à le voir avant sa sortie et susciter le bouche à oreille, notamment en région», souligne Aurélien Ferenczi, rédacteur en chef délégué de Télérama. «Le journal est un précurseur en ce qui concerne les partenariats, nous avons commencé dans les années 1980-90 »
Aujourd'hui, de nombreuses publications spécialisées dans le cinéma, des quotidiens et des radios généralistes ont suivi cet exemple. Et la décision de soutenir un film plutôt qu'un autre n'incombe pas uniquement aux journalistes.
A France Inter, le choix revient à la direction de la communication de la station. Pour Télérama et Libération, la sélection se fait au niveau du service marketing, en collaboration avec les journalistes de la rubrique cinéma. 

Culture et pub
Mais pour les radios aussi bien que pour la presse, il ne s'agit pas uniquement de jouer un rôle de mécène. Les partenariats permettent aux distributeurs et aux médias de lier culture et intérêts économiques.
« Pour les distributeurs, cela permet d'avoir de la publicité à un tarif réduit dans le journal , explique Aurélien Ferenczi. Et nous, nous pouvons apposer notre logo sur l'affiche. » A Libération et sur France Inter, la contrepartie est similaire. Les films associés bénéficient d'encarts publicitaires dans les pages du quotidien ou d'annonces régulières à l'antenne.

Un journaliste peut-il malgré tout dire ce qu'il veut de ces films sans tourner sa langue sept fois dans sa bouche au préalable?

« Le seul critère, pour Aurélien Ferenczi, est que la rédaction écrive une critique positive .» Cela pourraît passer pour un aveu de faiblesse des critiques vis-à-vis des distributeurs. Cependant, les journalistes de Télérama précisent que les films retenus entrent dans les critères établis par le cahier des charges de l'hebdomadaire. Des films censés plaire à ses lecteurs, « intellos de gauche. Cinéphile, mais pas trop », selon Pierre Murat, critique à Télérama et intervenant régulier au « Masque et la plume » sur France Inter.

Difficile d'imaginer «Astérix aux Jeux Olympiques » bénéficier du « label » Télérama. « Nous souhaitons surtout soutenir des films qui ont peu de moyens », insiste Pierre Murat.
A Libération, la liberté de parole ne semble souffrir aucune contrainte.  « On est partenaire parce qu'on aime le film, parce qu'on soutient l'œuvre. C'est la base de la base, soutient Gilles Renault. On écrit ce qu'on veut. Mais c'est impensable d'être partenaire si on n'aime pas le film. »

Les critiques de Télérama soulignent quant à eux la diversité d'opinions qui peut régner dans la rédaction. « A ma connaissance il n'a jamais existé d'ambiguïté à Télérama sur l'indépendance des critiques, estime Pierre Murat. Même si parfois des lecteurs me demandent combien j'ai touché pour dire du bien ou du mal de tel ou tel film! »

Critiques et débats à la radio
Même sentiment d'incompréhension parfois chez les journalistes de France Inter. « Nous avons reçu des mails d'auditeurs qui n'ont pas apprécié que l'on parle tant du film Mesrine (Film Inter, ndlr), note Vincent Josse, journaliste culturel et producteur de l'émission « Esprit critique ». Les gens jugent le traitement que l'on en fait sans avoir vu le film. »

La promotion du film a été très importante à l'antenne le jour de sa sortie. Le mercredi 22 octobre, pas moins de trois émissions ont été consacrées au braqueur ou au long métrage. « Esprit critique », dans la matinale, « 2 000 ans d'histoire » en milieu de journée, puis le « Téléphone sonne » en début de soirée. Une omniprésence qui, selon Vincent Josse, ne nuit pas à l'indépendance des journalistes: « Eva Bettan, spécialiste du cinéma sur Inter, a émis des réserves sur le film, affirme-t-il. Ça se sentait dans ses questions. On a a pu sentir que Jean-françois Richet, le réalisateur, était destabilisé à certains moments lorsqu'il y répondait.»

Laurent Delmas, également journaliste à France Inter et présentateur de l'émission « On aura tout vu », précise que la tranche information , à laquelle appartient « Esprit critique » et le reste de la programmation sont totalement indépendants. « Il est évident que c'est la direction de la communication qui a proposé à Alain Bédouet et à Patrice Gélinet de consacrer leur émission à mesrine, mais s'ils avaient refusé de le faire, personne ne les aurait forcés. »

Le journaliste insiste sur la distinction à faire entre les annonces pour les films Inter régulièrement diffusées sur les ondes, simple stratégie de communication, et les émissions dans lesquelles les critiques donnent des informations sur les sorties cinéma, « parfois même sans préciser qu'il s'agit de films Inter.»

Cette liberté de ton revendiquée par les journalistes semble bien réel. Comme à Télérama, sur France Inter, les films partenaires ne font pas automatiquement l'unanimité. Dans « On aura tout vu », « La vie moderne », de Raymond Depardon, n'a pas suscité l'enthousiasme des deux critiques de l'émission. Encensé par le journaliste Laurent Delmas, le film a été accueilli très fraîchement par Christine Masson. Finalement, donner des avis contradictoires est peut-être la meilleure stratégie marketing pour attiser la curiosité des lecteurs et des auditeurs... et les pousser dans les salles.

Partager cette page

 

Edito - Novembre 2008

Notre grain de sel

A croire que nous n’avons rien de mieux à faire. A cette heure-ci, un tournant historique se profile aux Etats-Unis. La guerre fait rage en République Démocratique du Congo. Le Parti socialiste se cherche difficilement un leader. Et nous, étudiants en journalisme, ne trouvons à parler que de… journalisme.
C’est que nous avons notre mot à dire sur la question. Pas par plaisir de nous regarder le nombril. Quelques mois avant de devenir journalistes à notre tour, nous nous payons le luxe de prendre de la distance sur notre métier, d’entrer dans les coulisses des médias. De ne pas nous contenter, en somme, de ce que ceux-ci proposent chaque jour : l'information sur un plateau, les pieds sous la table.

Lire la suite...

En bref

Réseaux sociaux

FacebookTwitterPinterest