Le fixeur, ce collaborateur de l’ombre, et sans statut

Julie Beckrich 0 Commentaires
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Il est essentiel au reporter quand il travaille en zone de guerre. Il lui sert d'interprète, l'oriente vers les bons interlocuteurs, le protège. Pourtant, aucun cadre législatif ne définit le statut de ce collaborateur de l'ombre, le fixeur.


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The U.S. Army/FlickR

Il est le bras droit du reporter. Celui qui facilite son travail dans des zones compliquées, souvent en conflits. Sa connaissance du terrain permet au journaliste de gagner du temps et de la finesse dans la compréhension des enjeux locaux. Cet allié, c’est le "fixeur", un mot ni joli, ni précis, traduit en papier calque de l’anglais "fixer", celui qui arrange, rencarde, dépanne.

Parler de lui comme un assistant serait le réduire à un rôle accessoire alors qu’il est pour le journaliste essentiel. "Rendons justice au fixeur, c'est lui qui fait le journal", revendiquait Stéphane Amar, journaliste en Israël, venu raconter son expérience à l'école de journalisme de Bordeaux. Le correspondant à Jérusalem travaille avec deux fixeuses. Principalement avec Nuha Musleih, une palestinienne d'une cinquantaine d'année, capable de « forcer toutes les portes » et plus rarement avec l'israélienne, Eva Laloum.

Facilitateur

"Un fixeur, traduit, aide à organiser voire propose des idées de reportage. Il facilite grandement la tâche. Souvent les fixeurs, une fois qu'ils ont compris vos attentes, vous proposent de bonnes idées et vous aident à les mettre en oeuvre", explique Renaud Bernard, grand reporter à France 2.

Pour entrer en contact avec ces informateurs précieux, le journaliste use de son réseau professionnel. Renaud Bernard note : "Pour l'essentiel, les fixeurs que j'emploie, je les trouve par ouï dire. C’est-à-dire que des confrères peuvent me les avoir recommandés ou qu'éventuellement des francophones me les ont adressés."

Récemment en Kurdistan pour tourner un reportage sur les Chrétiens d’Irak, Renaud Bernard a fait appel à Hans Shamooay. Ce fixeur lui a été conseillé par le propriétaire d'une agence de voyage spécialisée dans les circuits à thématique religieuse, un homme "qui maîtrise bien la zone en question". Etudiant en philosophie et en théologie à Erbil dans le nord de l’Irak, Hans Shamooay se destine à être prêtre d’ici un an et demi. Sans lien avec le métier de journaliste, c’est la première fois qu’il faisait le boulot de fixeur pour un média. Il a d’ailleurs refusé tout salaire pour son travail. "J’ai rencontré Renaud il y a 9 jours. Je l’ai accompagné à Qaraqosh pour tourner un reportage sur les Chrétiens en Irak. J’ai fait la traduction pour lui et organisé quelques détails pratiques. Renaud a voulu me rémunérer mais j’ai refusé tout argent..."

Certains fixeurs au contraire ont une formation de journaliste. C'est le cas de l’afghan Yama Omid.  Avant de trouver un contrat plus solide, le journaliste formé en France, a été fixeur en Afghanistan pour RFI, une radio anglophone et des médias locaux. Sa qualification ne lui assure pas des revenus plus fixes : "La rémunération dépend du type de médias et des dangers encourus. Travailler avec une télé est plus dangereux que travailler avec la presse écrite. Parfois, on est rémunéré selon le sujet. S’il pose problème pour le fixeur, l’employeur va augmenter le prix."

 

Protection

La rémunération du fixeur, comme tout ce qui touche à sa fonction, est extrêmement aléatoire. "Il n’existe aucun texte particulier concernant leur statut", témoigne Dominique Pradalié, déléguée du Syndicat National de Journalisme (SNJ).

Sa fonction n’est pas définie par un cadre législatif clair. Son mode de recrutement, ses activités, sa rétribution sont variables. "Les rémunérations dépendent du service rendu, parfois aussi de la taille des médias… Soit ce sont des piges, si les contacts sont eux-mêmes des journalistes, soit les rémunérations sont versées de la main à la main, ça dépend du terrain", poursuit Dominique Pradalié.

Renaud Benard confirme : "Pour ce qui est de la rémunération. Pas de barème. En moyenne je constate qu'il faut compter 200$ par jour mais ceci ne vaut que parce que je fréquente des pays compliqués, relativement fermés mais néanmoins développés. En Haïti un confrère me disait récemment qu'il faut compter entre 50 et 100$." Stéphane Amar en Israël rémunère ses fixeuses au reportage : 200 euros par sujet. "Des fois le sujet lui prend une heure, des fois deux jours. C'est vraiment basé sur la confiance."

Alors qu’il assure la protection des journalistes qu’il accompagne, le fixeur lui-même bénéficie rarement d’une véritable couverture sociale. Ce que déplore Maryse Richard, déléguée du SNJ : "Il leur faudrait, au moins un statut de protection. Florence Aubenas a pu rentrer avec Hussein Hanoun à l’époque, mais ça ne se passe pas toujours aussi bien."

 

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