Quand les lecteurs financent les articles

Chloé Rondeleux 0 Commentaires
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Vous souhaitez tout savoir sur les chasseurs de rosée. Vous avez quelque chose à dire sur Hadopi. Le parcours des déchets recyclables vous intéresse. Participez donc au financement de ces enquêtes. Et vous aurez alors fait l'expérience du crowdfunding. Une expérience bientôt réalisable en France.


Le crowdfunding est-il voué à devenir le nouveau modèle économique de la presse ? Est-il la solution à la crise des médias ? Nul ne saurait le dire. Ce qui est sûr c'est que ce mécanisme de financement pénètre de plus en plus le monde du journalisme. Aux Etats-Unis, les plateformes de dons en ligne, ProPublica et Spot.us, ont déjà fait leur preuve. En France : Glifpix a été lancée en novembre 2009 et Jaimelinfo devrait voir le jour en janvier 2011. Tour d'horizon.


La plus développée : ProPublica

Fondé par Paul Stieger, ancien directeur du Wall Street Journal, ProPublica est une organisation à but non-lucratif qui défend le journalisme d'intérêt général, dans la plus pure tradition de l'investigation à l'américaine. Pour ce faire, la rédaction dispose de 32 journalistes et d'un budget annuel de 10 millions de dollars (6, 6 millions d'euros). Une dotation colossale provenant de Marion et Herbert Sandler, un couple de milliardaires septuagénaires dont la philanthropie s'est posée sur le journalisme d'investigation.

"Volez nos histoires"

Grande nouveauté de la plateforme : le "don" des productions réalisées aux autres médias. "Chaque histoire que nous publions est redistribuée de façon à valoriser son impact. Beaucoup de nos enquêtes approfondies sont offertes aux entreprises de presse traditionnelles, sans aucun frais, pour des articles ou des émissions", est-il expliqué sur le site. Chaque internaute a même la possibilité de "voler" l'article. A la fin de la lecture apparaît un onglet "Steal our stories" ("Volez nos histoires") qui précise que la production peut-être republiée gratuitement sous certaines règles. "Nous sommes en train de passer d'une ère de la compétition à une ère de la collaboration. La crise ne laisse pas le choix", témoigne Robin Fileds, journaliste à ProPublica, dans un article de Libération.

L'appui sur les internautes

Autre évolution de cette plateforme de crowdfunding : utiliser la richesse du réseau des internautes pour produire de vastes enquêtes sur l'ensemble du territoire américain. Par exemple, les saisies de maisons suite à la crise des subprimes. ProPublica a ainsi lancé un appel à tous les lecteurs touchés par la faillite immobilière. Le site proposait ensuite de les mettre en relation avec des journalistes locaux chargés de récolter leurs témoignages. Analyses du plan d'aide mis en place par le gouvernement, tableaux, cartographies, galleries de portraits en sons et en images, le dossier sur le sujet est très complet. Le même travail a été fait sur le plan de relance du gouvernement Obama.

Prix Pulitzer

Depuis sa création, "ProPublica a réalisé 138 enquêtes, publiées dans 38 médias différents", rappelle le quotidien régional Les Dernières Nouvelles d'Alsace. Celle de la journaliste Sheri Fink a reçu le prix Pulitzer 2010. Publiée en Une du New York Times (voir ci-dessus), l'enquête met au jour des cas d'euthanasie de la part du corps médical sur des victimes désespérées après le passage dévastateur de l'ouragan Katrina en Nouvelle-Orléans en 2005. C'est grâce à un financement diversifié et généreux que cette enquête, une des les plus chères de la presse écrite, a pu être réalisée. Les deux ans de travail sur le sujet ont en effet coûté 400 000 dollars (300 000 euros).

Ce Prix Pulitzer marque-t-il "une reconnaissance pour les nouveaux modèles de l'info ?", s'interroge Nicolas Kayser-Bril sur le site d'Owni. "C'est la première fois qu'un média explicitement "non-profit" monte au sommet du journalisme mondial [...] Les médias financés par des mécènes font désormais officiellement jeu égal avec les entreprises traditionnelles", écrit-il.


La plus novatrice : Spot.us

C'est un tout jeune journaliste américain d'Oakland, dans la banlieue de San-Francisco, qui est à l'origine de la plateforme de crowdfunding Spot.us. David Cohn n'a que 26 ans, en 2007, quand il décide de lancer son projet. Son but : venir en aide aux journalistes indépendants. "J'ai toujours été un journaliste indépendant, et je pense qu'il va y en avoir de plus en plus au vu des aléas financiers des médias et des moyens de visibilité qu'offre le Web. L'idée est donc de trouver un outil qui permette de donner aux journalistes freelance le pouvoir de faire leur métier, et aussi aux médias de se connecter plus facilement avec eux", explique-t-il dans une interview au journal Libération. Il a pu financer son site grâce à une bourse de 340 000 dollars (260 000 euros), reçue par la Fondation Knight qui soutient le journalisme innovant.

En toute transparence

C'est la volonté affichée de David Cohn. Lui, qui critique l'opacité et la lourdeur des grands organes de presse traditionnels. "En général, les médias sont transparents sur leur travail final. C'est nécessaire mais ce n'est plus suffisant", écrit-il dans un de ses articles intitulés "For News Organizations, Transparency is the New Objectivity" ("La transparence doit être le nouvel objectif des médias").

Transparence du processus de création.
Entre le moment où l'internaute décide de financer un projet d'article et le moment où il pourra lire ledit article, plusieurs mois se seront écoulés. Recherche d'informations, contacts, coups de téléphone infructeux, etc., toutes ces étapes de l'enquête restent souvent méconnues du lecteur. C'est cette réalité que veut combattre David Cohn. Il encourage les éditeurs de Spot.us à informer leurs donateurs des évolutions du projet, en tenant un blog.

Transparence du financement.
Sur leur blog, les journalistes doivent aussi faire apparaître la répartition du budget récolté grâce aux dons des internautes. "Chaque organisation qui travaille avec Spot.us doit être transparente sur la façon dont les dollars sont utilisés", poursuit David Cohn dans son article. Par ailleurs, pour chaque projet, une colonne affiche les noms des donateurs et la somme donnée. Une des plus grosses enquêtes du site sur les poubelles du Pacifique, publiée dans le New York Times, a ainsi récolté plus de 6 000 dollars grâce aux dons de 109 personnes.

Transparence du fonctionnement.
David Cohn publie très régulièrement des billets sur l'évolution de Spot.us. Il raconte ce qui marche bien, ce qui reste à améliorer, tire les leçons des échecs, propose des perspectives, etc. Cette volonté de partage d'une expérience originale et inédite va jusqu'à offrir les codes informatiques de la plateforme. Le logiciel Spot.us est en effet en "open source" ce qui signifie qu'il peut être réutilisé par n'importe qui. Ce développement dans d'autres villes américaines, voire dans d'autres pays, est même encouragé par le fondateur qui tente d'aider les nouvelles plateformes du mieux qu'il peut.


La plus incertaine : Glifpix


Nouveau-née en France, Glifpix est inspirée du modèle de Spot.us. Lancé le 27 octobre 2010 par FaberNovel, une société privée dédiée à l'innovation, le projet a bénéficié de subventions du secrétaire d'Etat à l'Economie numérique dans le cadre d'un appel à projet "web innovant", lancé au printemps 2009.

Il est bien sûr beaucoup trop tôt pour juger de la réussite du projet. La plateforme semble néanmoins avoir du mal à démarrer. Un mois et demi après son lancement, les dix sujets proposés ont récolté des sommes dérisoires (entre 20 et 35 euros), certains n'ayant même rien reçu. A titre de comparaison, Spot.us avait réussi à financer intégralement 23 projets, 24 semaines après son lancement, soit une moyenne d'un sujet par semaine. La plupart des enquêtes proposées traitent de sujets internationaux. Or, dans un de ces billets, David Cohn conseille aux rédacteurs de proposer des sujets très locaux, car ce sont ceux qui trouvent des donateurs le plus rapidement.

L'absence de culture de mécénat

Il est vrai que le système des donations et des fondations est encore peu répandu en France. Mais cela ne veut pas dire que le modèle du crowdfunding soit irrémédiablement voué à l'échec. C'est du moins l'avis de Tanja Aitamurto. Cette jeune journaliste d'origine finlandaise réalise une thèse sur l'intelligence collective à l' université de Tamper (Finlande) et de Stanford (Etats-Unis) . "Même s'il n'y a pas de forte culture du don en Europe, il y a une volonté de défendre le journalisme de qualité. Les gens souhaitent lire de plus en plus d'enquêtes et reportages approfondis. On peut donc parier qu'ils seront prêts à financer le journalisme d'investigation", explique-t-elle au téléphone. "Cela prendra du temps mais ça peut marcher", conclut-elle.


La plus inconnue : Jaimelinfo

Pour l'instant la plateforme de Jaimelinfo n'existe pas encore. Mais elle a déjà beaucoup fait parler d'elle dans la presse et sur le Web. Elle sera dévoilée au grand public mi-janvier 2011. A l'origine du projet, le "pure-player" rue89. Son directeur général Laurent Mauriac, en charge de la future plateforme, revient sur la génèse du projet et sa particularité.

Une fois créée, Jaimelinfo sera gérée par une association. Elle sera financée grâce à une commission prélevée sur chacun des dons. Laurent Mauriac explique le fonctionnement de la future plateforme.

A la différence de Glifpix, la plateforme ne servira pas à publier les enquêtes. Jaimelinfo sera avant tout un outil de finacement pour les sites et les blogs.

Vers un nouveau modèle économique ?

A l'état d'expérimentation, l'avenir des plateformes de crowdfunding en France est difficile à prédire. Mais, ces initiatives partent du principe qu'il faut agir. Trouver des nouveaux modèles économiques à la presse. Le tarrissement des revenus de la publicité, le développement rapide des outils du web 2.0, la pénétration d'Internet sont autant de facteurs qui peuvent expliquer cette évolution. " Les nouvelles sources de revenu comme le crowdfunding sont nécessaires alors que le journalisme entre dans l'ère post-conglomérat ", nous explique la chercheuse Tanja Aitamurto au téléphone. "Cela signifique que les grandes entreprises emploient moins de journalistes, mais les journalistes travaillent plus souvent comme free-lance ou journaliste-entrepreneur". En bouleversant totalement le travail des journalistes, le crowdfunding oblige donc la profession a s'interroger sur les changements économiques et les évolutions des pratiques qui se dessinent et pourraient bien s'affirmer.

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