Dossier de presse et critique de cinéma, le grand amour?

Thomas Monnerais 0 Commentaires
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Chaque film est accompagné lors de sa sortie dans les salles d'un dossier de presse. Document prêt à publier pour journaliste victime de l'urgence ou source d'information pour journaliste consciencieux?


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Le dossier de presse, document sacro-saint que seuls les journalistes possèdent entre leurs mains? Erreur. N'importe quel cinéphile peut l'obtenir, il suffit de taper dossier de presse plus le nom d'un film dans Google. Deux ou trois clics plus tard, le document apparaît en format PDF. Il n'y a plus qu'à le lire.

Tous les dossiers de presse de film sont conçus sur le même modèle. Une quinzaine de pages qui contiennent synopsis, interview du réalisateur, des comédiens et notes de production. Le tout agrémenté de jolies photographies du tournage et des comédiens. En somme, le dossier de presse ressemble fortement aux bonus de DVD. "Il sert à expliquer aux journalistes la genèse d'un film, d'éclairer la volonté du réalisateur. Il fournit la matière première, l'information de base aux journalistes", indique Emilie Maison, conceptrice entre autres du dossier des Lascars pour le compte de 213 Communication. "Après, on s'adapte selon le film. Pour Arthur et les Minimoys par exemple, on insèrera beaucoup plus de photos. Ou dans le cas d'un dessin animé, on réalisera une interview d'un technicien."

"Nous sommes missionnés par le distributeur du film (l'entreprise qui décide de la programmation d'un film sur le territoire, NDLR)", raconte Emilie Maison. Après réunion et concertation avec "les gens du marketing", l'opération est lancée. Un mois plus tard, en moyenne, le dossier est imprimé. "Nous considérons que l'objectif est atteint une fois que le journaliste l'a entre ses mains. Après, il y en a qui brodent et d'autres qui ne brodent pas." Comprendre, certains journalistes s'en inspirent fortement, d'autres ne les lisent même pas.

C'est le cas de Nicolas Schaller, critique à TéléCinéObs, le supplément du Nouvel Observateur. "Dans le cas des gros films, je ne les lis pas car c'est souvent de l'auto-congratulation, du vent. En plus, même inconsciemment, le dossier de presse peut m'influencer dans la préparation de mes questions. On a des scrupules à poser des questions qui sont déjà posées dans le dossier alors qu'on voulait les poser", affirme l'ancien collaborateur de Première. Finalement, le dossier de presse "me sert essentiellement pour les données techniques, la durée, le nom des comédiens. Sauf lorsqu'il s'agit d'un film roumain, par exemple. Là, il se révèle indispensable pour savoir qui sont ces gens et ce qu'ils ont à dire. Dans le cas d'un premier film aussi, c'est beaucoup plus intéressant".

Tous les journalistes de cinéma n'ont pas la même sagesse que Nicolas Schaller. Ni celle de Gérard Lefort, qui dans sa critique de De vrais mensonges dans Libération, cite ouvertement le dossier de presse du film. Acrimed, sous la plume de Laurent Dauré, a dénoncé, lors de la sortie d'Avatar, le traitement critique uniforme du film dans un article intitulé « Misère de la critique de cinéma : Avatar dans les médias ». L'auteur y recense toutes les affirmations présentes à la fois dans le dossier de presse et dans les articles parus à propos du film de James Cameron.

Force est de constater que les journalistes de cinéma ne recopient pas in-extenso le dossier de presse. Mais parfois les similitudes sont troublantes. Un exemple parmi d'autres. Nicole Clody de La dépêche du Midi réalise une interview de Nicole Garcia, à propos de son dernier film Un balcon sur la mer. Dans l'interview, la réalisatrice affirme « Le film pourrait prendre d'autres racines, mais l'Algérie, j'y suis née et automatiquement cette histoire de quête du souvenir de l'enfance s'est tournée vers ce pays. ». Dans le dossier de presse, il est écrit « Cette histoire aurait pu se passer ailleurs qu’en Algérie. Il se trouve que c’est là où je suis née et c’est peut-être pour ça que j’ai fait le film. ». Même chose à propos de l'acteur principal, Jean Dujardin. Dans l'interview, on peut lire : "Derrière sa fantaisie et sa générosité Jean Dujardin a quelque chose de caché, de sombre , une certaine solitude. Jean est un homme qui sait ce que sont le doute et la mélancolie. Il était l'acteur que je voulais absolument pour le rôle : séduisant , mais avec des zones d'ombres." Dans le dossier de presse, on trouve :  "j’ai senti qu’il y avait en lui des zones d’ombre et une mélancolie qu’il était prêt à offrir à un personnage." Des ressemblances qui tendent à prouver que Nicole Clody s'est inspirée du dossier de presse pour élaborer certaines de ces questions.

Une situation qui a le don d'énerver Oscar Caballero, correspondant Culture et Spectacle pour le compte du journal catalan La Vanguardia : "Il y a des différences d'écriture entre critique et dossier de presse mais pas d'information", assène-t-il. "La plupart des journaux de cinéma sont faits avec ça, les dossiers de presse ou les conférences de presse. Les quatre pages du supplément de Libé sont faites avec le dossier. Ou alors avec des conférences de presse transformées en interviews, ça on en lit toujours dans les journaux." Et de fustiger, les techniques des communicants qui en sont réduits "à nous envoyer les vidéos des conférences de presse auxquelles on n'a pas pu ou voulu assister".

Selon le journaliste espagnol, cette absence de critique trouve son explication dans le fait qu'"en France, la propriété des journaux soit étrange. Télérama n'est qu'un épiphénomène du Monde qui est dirigé par un banquier. Je serais curieux d'ailleurs de lire ce qu'a dit Télérama du documentaire sur Yves Saint-Laurent et Pierre Bergé (co-propriétaire du Monde et compagnon du couturier, NDLR). Ca pèse forcément sur le journal et sur la critique". Vérification faite, Guillemette Odicino, critique à Télérama, considère dans sa critique que le film "prétend couvrir cette passion (entre les deux hommes) dans son intégralité, sa démesure, et, soyons franc, il n'y parvient pas". Ce n'est donc pas sur ce film-là, que l'on pourra accuser Télérama de connivence et de flagornerie.

De toute façon, pour Oscar Caballero, "la critique de cinéma n'existe plus. Elle n'influence plus les comportements du public". Un constat que partagent en partie les critiques français. Dans un entretien accordé au site Ilétaitunfoislecinéma.fr, Emmanuel Burdeau, ancien rédacteur en chef des Cahiers du Cinéma, affirme « Ce qu'on appelle "l'esprit critique" est en crise. Ce n'est pas neuf, et la crise est évidemment beaucoup plus large. ». Comment en sortir alors ? Pour Oscar Caballero, une seule solution : revenir aux fondamentaux du journalisme, "chercher l'information par soi-même, à la source". Aux grands maux, les grands remèdes.

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