Les éléments de langage, la parole politique en kit

Thomas Bartherote et Bertrand Courrège 0 Commentaires
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Il y avait les euphémismes, les périphrases et le storytelling, il y a les "éléments de langage", ces idées et expressions imaginées par les communicants de l’Elysée, couchées sur des fiches et répétées en boucle par les responsables de la majorité présidentielle dans les médias.




Le verrrouillage de la communication

"Eléments de langage" ? L’expression est apparue dans le champ médiatique à l'automne 2009, au moment de la polémique autour des velléités de Jean Sarkozy sur la présidence de l’Epad. "Népotisme", s’insurge la gauche. La réplique ne tarde pas. Une "blitzkrieg" médiatique se met en place. François Fillon, Nadine Morano, Luc Chatel ou encore Valérie Pécresse sont envoyés au front, munis d’une artillerie d’argumentaires définie par Nicolas Sarkozy et ses conseillers. Primo : "Jean Sarkozy a été élu." Secundo : "Le président de l’Epad ne sera pas nommée mais élu." Tertio : "Jean Sarkozy n’a pas plus ni moins de droits que les autres."

Et patatra! Dans les médias, personne n'est dupe. Le mimétisme de l’expression des ténors de l’UMP est épinglé par les journalistes. Le Petit journal de Canal + démonte la manœuvre. L’éditorialiste politique de France Inter Thomas Legrand réussit lui à faire admettre à Jean-François Copé l’existence "d’éléments de langage" arrêtés par l’Elysée. "Oui, il y a eu des éléments de langage, ça c'est hautement probable, parce qu'effectivement les phrases étaient un peu stéréotypées", reconnaît Jean-François Copé. "Comme c'était un sujet sur lequel tous étaient interrogés et sur lequel ils ne partageaient pas la même opinion que l'Elysée, ils récitaient leur texte et ne prenaient pas d'autonomie, se souvient le journaliste politique. L'Epad, ce fut la quintessence."

Des formules inspirées par les enquêtes d'opinion

Depuis, il y a eu les "jeunes irresponsables" qui ont participé à l'automne 2010 aux manifestations contre la réforme des retraites. Mais aussi la défense de l’interdiction totale du voile intégral ou encore la dénonciation du travail de Mediapart dans l’affaire Bettencourt. "Si vous êtes ministres ou parlementaires et que vous êtes invités dans les médias, vous devez signaler votre invitation à l'Elysée afin de recevoir des éléments de langage", indique Thomas Legrand. Utilisé pour défendre une réforme et réagir à des sujets sensibles, ce dispositif reste pour l'instant l'apanage de la majorité.

A gauche, l'utilisation des "éléments de langage" demeure discrète. Elle n'est pas centralisée, ni généralisée. A droite, en revanche, aucune déclaration dissonante n’est tolérée. "La communication est complétement verrouillée", assure le sémiologue des médias Thierry Lancien. Aucune conférence de presse n'a ainsi été organisée par l'Elysée depuis celle du 8 janvier 2008. Il s'agit de s'assurer de la maîtrise et de la cohérence des déclarations mais aussi d'occuper l'espace médiatique et de répondre à l'explosion des supports d'information.

Résultat : une valise d'expressions et de formules couchées sur des fiches Bristrol. Les arguments y sont rédigés, classés par thème et hiérarchisés. Un exemple : le document sobrement intitulé "Argumentaire 1er tour des éléctions régionales" et rendu public par l'Express. Distribué aux ténors de la majorité le soir du scrutin, il vise à atténuer la défaite. La droite obtient 27% des suffrages exprimés, son plus mauvais score sous la Ve République. Une phrase résonne dans les médias : "Il n’y a pas de vote sanction du gouvernement."

A chaque fois, c'est le même dispositif : un vocabulaire précis est établi à l’Elysée - sous la houlette de Franck Louvrier et de Claude Guéant voire de Nicolas Sarkozy lui-même - puis distribué aux personnalités susceptibles de s’exprimer dans les médias. Selon Thomas Legrand, ils s'inspirent "de mots trouvés dans les enquêtes d'opinion qualitatives commandées par les partis". "La tactique consiste à produire des énoncés extrêmement simplistes sur lesquels on a pratiquement pas de prise et qui du coup bloque le débat", analyse Thierry Lancien.

Cette prégance de la communication dans le discours politique complique la tâche du journaliste politique. "Notre rôle est de commenter le débat d'idées sauf qu'avant il faut enlever tout le papier peint, c'est-à-dire la communication politique, témoigne Thomas Legrand. Il faut limiter le off et multiplier les conférences de presse." Didier Micoine, journaliste politique au Parisien-Aujourd'hui en France, estime lui que "le off permet de passer outre les éléments de langage".

Systématisation des éléments de langage

L'expression "éléments de langage" toutefois n'est pas neuve. "A l'origine, explique Thomas Legrand, les éléments de langage étaient utilisés aux fonctionnaires." C'était notamment le cas dans la diplomatie. "Le Quai d'Orsay, reprend l'éditorialiste, distribue des éléments de langage aux ambassadeurs et aux officiers pour éviter toutes confusions sur les positions de la France dans le monde." On les retrouve aussi dans les collectivités territoriales. "Désormais, souligne Thomas Legrand, les éléments de langage qui étaient réservés à ceux qui portaient la parole de l'Etat se répandent aux hommes politiques. C'est une uniformisation malvenue de la parole politique."

En politique, explique l’historien des médias Christian Delporte sur Libération.fr, il y a "toujours eu une bataille des mots, et elle doit toujours être gagné dans la presse". En 1983, déjà, le procédé était utilisé par François Mitterrand. Et les enjeux étaient identiques : fixer les cadres du débat. "L’un des grands enjeux à l’époque de ce que l’on a appelé le tournant de la rigueur de Mitterrand, rappelle Christian Delporte, c’était de ne pas parler du mot austérité. Et finalement qu’on parle du mot rigueur qui est quand même beaucoup plus positif que le terme d’austérité c’était plutôt une bataille gagnée pour la gauche. Elle aurait bien voulue une nouvelle expression qui était nouvelle étape du changement. Évidemment c’était bien plus difficile à faire admettre."

La présidence de Nicolas Sarkozy a néanmoins introduit une inflexion dans le recours aux éléments de langage. "Ce qui est singulier aujourd’hui, c’est leur systématisation, explique le sémiologue des médias Thierry Lancien. Cela s'inscrit dans une tendance plus globale où la communication prend le pas sur la politique." "Les communiquants n'ont jamais été aussi nombreux, fait remarquer Thierry Lancien. Et surtout c'est le comportement des politiques face à leurs conseillers qui a changé."

"Chaque semaine à l'Elysée on fabrique des éléments de langage sur les différents sujets", raconte Thomas Legrand. Ludovic Vigogne, journaliste politique à l'Express, ne dit pas autre chose : "Chaque semaine, ministres et parlementaires reçoivent du gouvernement des "clefs actu", où sont traités les sujets du moment. La dizaine de participants à la réunion de calage de la communication gouvernementale, le mardi, autour de Guéant, dispose d'une note de synthèse, avec conseils d'action et études d'opinion." Mais aujourd'hui le dispositif semble s'essouffler. "C'est entrain de passer de mode, estime Thomas Legrand. Certains politiques refusent de les avoir. Et comment imaginer que quelqu'un comme Alain Juppé répète des formules dictées par l'Elysée..."

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"La conduite politique est envisagée essentiellement sous l'angle de la communication"

Spécialiste de la sémiologie des médias, Thierry Lancien, professeur à l'Institut des Sciences de l'Information et de la Communication de l'université Bordeaux 3, décrypte le phénomène des éléments de langage.

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