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Vive le vent du fact-checking !

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« Désintox » et « Les Décodeurs », deux blogs qui ont ouvert en France la voie au fact-checking. Une pratique désormais en vogue dans les rédactions. Avec la présidentielle de 2012, la plupart des médias s'y est convertie. Les articles s'attaquent aux discours des politiques et aux chiffres avancés lors des débats. Sa consonance anglo-saxonne ferait presque croire à une nouveauté dans le paysage médiatique. Pourtant, elle n'est rien d'autre que l'expression d'une pratique fondamentale du journalisme : la vérification des faits et de la parole des politiques. 

 

Photo Philippe Ramakers, www.im-visions.com

En 2008 et 2009, Libération.fr et le Monde.fr créent les blogs de fact-checking « Désintox » et « Les Décodeurs ». Depuis 2009, « Désintox » est devenu une rubrique à part entière de la version papier de Libération. « Ce qui m'exaspérait, c'était la méconnaissance et la stupidité de certains politiques autour du débat du service minimum dans les transports publics en 2006-2007. Il fallait créer un espace d'authentification et de vérification », raconte Cédric Mathiot, fondateur de « Désintox », auparavant journaliste au service économique de Libération. Depuis septembre et pour la présidentielle de 2012, il n'est plus seul à alimenter cette rubrique. Guillaume Launay a quitté le service Terre du journal pour le rejoindre.

 

Au Monde, pour la présidentielle et depuis la rentrée, une « newsroom » rassemble une trentaine de journalistes issue des rédactions papier et web. « Théoriquement, ils pourront tous écrire des articles de fact-checking pour le blog « Les Décodeurs ». Mais dans la pratique, nous sommes surtout deux, voire trois, à travailler exclusivement pour le blog », explique Hélène Bekmezian, rédactrice aux « Décodeurs ».

 

Ces deux blogs sont considérés comme les références du fact-checking en France. Leur manière de travailler est cependant différente. « Désintox » a pris le parti de mettre en évidence uniquement les mensonges. « Les Décodeurs », eux, révèlent à la fois les erreurs, mais aussi les approximations et les vérités. Cette différence tient de la méthode employée par l'équipe du Monde.fr. « Notre blog est aussi participatif. Dans un premier temps, on publie une déclaration : les internautes peuvent envoyer, sur notre boîte mail ou dans des commentaires, des données de vérification, des pistes, des dossiers. Nos sources proviennent parfois de personnes travaillant dans les administrations. Et si après recoupement et authentification, la déclaration est avérée, alors par honnêteté on le dit. La transparence, c'est aussi dire quand quelque chose est vrai. »

 

LE FIGARO N'EST PAS CONQUIS


Dans sa version papier comme sur son site Internet, Le Figaro n'a pas de rubrique de fact-checking et ne compte pas en créer une pour la présidentielle. La raison de ce choix n'a rien à voir avec sa couleur politique. « Depuis mon arrivée, il y a trois ans et demi, à la direction de la rédaction du Figaro.fr, il n'y a pas eu de débat sur cette pratique car elle ne nous paraît pas indispensable. Le fact-checking n'a pas à être réservé à une rubrique spéciale. Chaque article doit comprendre sa part de fact-checking », justifie Luc de Barochez, directeur de la rédaction du Figaro.fr.

 

Cette absence n'empêche pas certains journalistes politiques de s'y intéresser. « La plupart du temps, je lis ces sites de fact-checking et c'est plutôt bien fait. Cela permet de remettre en place certaines idées », confie Philippe Goulliaud, rédacteur en chef et chef du service politique au Figaro. Et si une rubrique de fact-checking devait faire son apparition au sein du quotidien, « ça serait davantage sur le site Internet », précise-t-il.

 

Pour Jim Jarrassé, le journaliste politique du Figaro.fr, le web et la pratique du fact-checking permettent une mutation progressive du journalisme politique. « Avec le web, on se contente de moins en moins de la simple parole des politiques. Maintenant on favorise les faits et leurs vérifications bien plus que le journalisme politique de réseaux et de connivence. »

 

Au Figaro.fr, s'il n'existe pas de rubrique de fact-checking, c'est avant tout pour une question de moyens. Jim Jarrassé ajoute : « Ce n'est pas que l'on refuse de taper sur la droite. Mais le fact-checking nécessite un investissement au niveau du temps, je suis le seul journaliste politique à travailler sur le site web. Cela ne m'empêche pas d'écrire parfois des articles qui s'apparentent à la forme du fact-checking. A l'exemple de mon analyse, un an après, du discours de Grenoble de Nicolas Sarkozy. »

 

LE FACT-CHECKING, UNE MISE EN SCENE ?


Cette manière d'envisager le traitement de l'information est un faux débat selon Laurent Mauduit, journaliste à Mediapart. Il rejoint ainsi la vision du directeur de la direction du Figaro.fr, Luc de Barochez. Pour lui le fact-checking est l'essence de chaque article. « On a toujours fait ça dans notre métier et tout le temps. La rubrique n'est qu'un simple habillage. Placer l'information dans un article permet de la replacer dans son contexte, lui redonner du sens, une perspective. La vérification et le recoupement, c'est notre métier. Alors le fact-checking ne peut être accueilli que par un éclat de rire. C'est une duperie. C'est comme si l'honnêteté journalistique se résumait à une rubrique. Un journaliste doit déminer, démonter tout et tout le temps », souligne Laurent Mauduit.

 

Le fact-checking ne serait-il pas l'estampillage d'un nouveau produit marketing journalistique ? Un nouvel emballage pour une pratique fondamentale du journalisme ? Hélène Bekmézian des « Décodeurs » le concède. « Le décryptage du discours politique a une force de frappe beaucoup plus importante quand c'est dans une rubrique que quand c'est noyé dans un article ».

 

Pour Guillaume Launay de « Désintox », « c'est juste un mode de traitement différent pour aborder le discours politique. Mais le fact-checking n'est pas pour autant une version light de l'enquête. » Son confrère et collègue Cédric Mathiot défend le sérieux requis par une telle rubrique. « En ce moment avec la présidentielle, c'est la compétition. C'est à qui va sortir le premier bobard. Ce n'est pas du boulot propre. Il faut que cela soit sérieux, sinon on tombe dans le ridicule et dans le grotesque. »

 

Contestée, acceptée ou non par la profession, son arrivée en France était indispensable d'après Elaine Cobbe, correspondante pour la chaine américaine CBS News à Paris. « Le fact-checking dans la présidentielle en France va peut-être apporter un peu moins de langue de bois. Vous les Français, vous êtes beaucoup trop gentils avec les politiques, il y a une sorte de respect mal placé. Ce sont les Français qui paient les politiques, il est donc normal qu'ils aient un droit de regard sur leurs employés. »

 

Pour en savoir plus

 

« Avec le fact-checking, les mensonges des politiques démasqués » par Hugo Lindenberg sur les Inrocks.com

« Le fact-checking politique, de l'échauffement au lancement » par Alice Antheaume sur le blog Work In Progress

« Le fact-checking peine à s'imposer en France » par Lorrain Sénéchal sur Owni.fr

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