Quand le journalisme web part en live

Marie-Alix Autet et Guillaume Huault-Dupuy 0 Commentaires
Imprimer

A l’approche de l'élection présidentielle, les rédactions investissent le Web et proposent un suivi en temps réel des moments forts de la campagne. Le tout grâce à un nouvel outil, le live, incontournable depuis la rentrée 2011. Bienvenue dans les newsrooms.

live 270

Dimanche 16 octobre 2011, soir du deuxième tour des primaires socialistes. Les rédactions sont en ébullition. Dans chacune d’entre elles, un noyau dur de journalistes tourne à plein régime pour assurer une couverture optimale de l’événement sur la toile, en temps réel. Les mains sur le clavier, un œil sur la télévision, l’autre sur Twitter, ils agrègent du contenu sur les pages web spécialement créées pour ces primaires.

 

Si le live existe depuis de nombreuses années dans le domaine sportif, il a explosé cette année avec de grands événements tels que l’affaire DSK ou la catastrophe de Fukushima. Avant, comme l’explique Blandine Grosjean, rédactrice en chef adjointe de Rue89, « la technique était trop lourde, c’était trop compliqué pour des journalistes de se servir des outils de back-office. Désormais, nous avons une meilleure maîtrise des outils web. » Une analyse partagée par Hélène Bekmezian, journaliste à la newsroom du Monde.fr : « La systématisation de ce genre de pratique vient de la démocratisation de l’outil. Au Monde.fr, nous assurions, avant les live, des décryptages d’émissions télévisées en temps réel, mais nous n’avions pas beaucoup d’audience. » Le Monde.fr avait depuis longtemps le projet de monter un service politique à la fois sur le print et sur le web. « Il fallait peut-être y mettre les moyens, le temps… » Pour Christian Losson, journaliste politique à Libération.fr, « le live est un outil récent, qui se systématise dans le domaine politique depuis la rentrée et les primaires du Parti Socialiste ». Par son format, le live est parfaitement adapté à la couverture des grands rendez-vous politiques avec, dans le viseur, mai 2012. Le sentiment est le même dans toutes les rédactions : l’élection du président de la République se vivra en live, pour peu d’avoir sous la main un ordinateur relié à Internet, une tablette ou un smartphone.

 

LA CONSÉCRATION DU JOURNALISME WEB

 

Vivre l’actualité en temps réel, c’est désormais le nouveau credo des sites d’information, qui proposent aux internautes un contenu aggloméré à partir de plusieurs sources d’informations : dépêches d’agences, informations brutes piochées sur d’autres médias, ambiance recueillie sur place par les envoyés spéciaux, tweets, mais aussi, et c’est là sa particularité, à partir d’informations données par les internautes sur la plateforme, via les commentaires. « L’interaction, c’est vraiment la force du live, relève Hélène Bekmezian. Quand on a couvert Fukushima, des ingénieurs nous fournissaient des explications pointues sur des choses très spécifiques, pour lesquelles nous n’avions pas une expertise suffisante. Nous pouvions avancer des informations plus précises sur ce qui s’est passé. A tel point que Tepco [l’opérateur de la centrale de Fukushima, ndlr] a été obligé de communiquer de façon plus transparente. »

 

urbs072

 

Le cas Fukushima fait figure de jurisprudence au niveau de l’interaction. Sur le Monde.fr, des questions telles que « En quoi la fusion du réacteur numéro 2 serait plus dangereuse que celle qui a eu lieu dans les réacteurs numéros 1 et 3 ? » ou encore « Quels sont les taux de radioactivité dans les pays voisins, tels que la Chine ou la Corée ? » ont été posées par des internautes puis relayées par les rédactions, ce qui permet de prolonger et d’enrichir le travail d’agrégation fourni par les journalistes. Pour Thierry Dupont, rédacteur en chef adjoint et responsable de la rubrique politique de l’Express.fr, cette catastrophe nucléaire représente d’ailleurs l’élément déclencheur de cette systématisation du live : « C’est à ce moment là que les journalistes ont pris conscience de la force du live, car il permettait de canaliser toutes les informations reçues de part et d’autre du globe sur une plateforme unique. »

 

Mais il faut garder en tête l’idée que cette interaction est rendue possible par le support : comme à l’époque des premiers directs à la télévision, le live apporte au journalisme web une véritable consécration, car il est le seul à pouvoir diffuser ce genre de contenu agrégé. Les sites d’information s’aventurent ainsi sur un nouveau terrain journalistique qui leur est entièrement réservé. Un nouveau terrain qui a déjà ses adeptes, comme l’explique Blandine Grosjean : « On a des gens très accros, des gens qui n’ont pas la télé, ou qui ne supportent pas la manière dont les médias audiovisuels traitent l’information. On ressent aussi une réelle envie de participation de la part des internautes. »

 

UN OUTIL RÉVOLUTIONNAIRE MAIS IMPARFAIT

 

Si le fantasme d’une information donnée en temps réel, puis décryptée (grâce aux services de fact-checking) dans un laps de temps très réduit attire beaucoup d’internautes, le revers de la médaille est moins séduisant. C’est avant tout un dispositif très prenant, comme le souligne Christian Losson : « Au second tour des primaires du Parti Socialiste, nous avons produit l’équivalent de 100 000 caractères, ce qui représente un travail considérable. Une vingtaine de personnes étaient sur le pont toute la soirée. » Hélène Bekmezian, de son côté, remarque que tout n’est pas matière à live : « Pour l’audience de DSK, où on attendait de savoir s’il allait plaider coupable ou non coupable, nous avions mis en place un live. Or la comparution n’a duré que cinq minutes, ce qui rendait son utilisation totalement inappropriée. »

 

urbs073

 

Non seulement le live ne se justifie pas toujours, mais il n’est pas non plus à l’abri des dérives. Ses détracteurs lui reprochent une spectacularisation de l’information, doublé d’un problème de hiérarchisation : « La faiblesse du live, c’est de tout mettre au même niveau. C’est pour ça qu’il faut bien l’organiser, c’est au professionnel de faire son métier et de mettre les informations capitales en avant », plaide Thierry Dupont. Pour le traitement des primaires socialistes par exemple, on a pu voir que les petites phrases, attitudes, style vestimentaire sont mis au même niveau que les questions de politique pure ou les résultats bureau par bureau. « Il faut garder le contrôle », résume Hélène Bekmezian. Cet outil nourrit également « le stress de ne pas pouvoir être informé de tout tout le temps ».

 

Il est donc impensable, pour l’heure, de considérer le live comme un mode de traitement majeur de l’information. « C’est un complément, affirme Hélène Bekmezian. Les gens sont désormais connectés lorsqu’ils suivent un événement, comme par exemple l’intervention de Nicolas Sarkozy à la télévision. Ils ont besoin de l’analyse en temps réel. Mais cela ne dispense pas d’un vrai travail de décryptage à froid, avec une mise en perspective, ce qui n’est pas possible avec le live. » Du côté de l’Express.fr, Thierry Dupont avance que « le live est déjà un outil majeur. Mais c’est une forme d’organisation et de présentation, et non un mode de traitement de l’information. Il ne faut pas confondre ces deux aspects. » En l’espace de quelques mois, le live s’est tout de même taillé une place de choix dans le journalisme web. Et sera, à coup sûr, un acteur privilégié de la campagne présidentielle.

Qu’est ce qu’une newsroom ?

 La majorité des newsroom travaillent avec CoverItLive.

Une newsroom est une équipe rédactionnelle autonome dans une rédaction, chargée d’assurer le suivi en temps réel d’un événement particulier. Les effectifs varient, de six journalistes pour Rue89 à trente-cinq pour Le Monde.fr. Ces équipes sont composées de rédacteurs, rédacteur(s) en chef, secrétaires d’édition et éditeurs web. Certaines rédactions, comme Libération.fr, intègrent également des chroniqueurs et des analystes.  Les missions de chacun sont adaptées selon les rédactions. A Libération.fr par exemple, le partage des tâches pour assurer la couverture de la campagne présidentielle se fait ainsi : huit rédacteurs du service politique, papier ou web, un éditeur web et un journaliste chargé de faire un zapping anglé de l’actualité politique. A ceux-ci s’ajoutent des envoyés spéciaux sur le terrain, des photographes et des chroniqueurs qui peuvent venir participer s’ils le souhaitent. Un à deux rédacteurs se chargent de jouer le rôle de médiateur des commentaires des internautes. Ils assurent ainsi le relais entre les internautes et les autres rédacteurs qui s’occupent de compiler les informations.

Le live dans tous ses états

20 minutes.fr propose à ses lecteurs de suivre koh lanta en direct.

Longtemps réservé à la couverture d’obscurs matchs de football de CFA2 par la presse régionale, le live constitue désormais l’outil à la mode dans les grandes rédactions web. Face à la concurrence de l’audiovisuel, le live permet aux journalistes multimédia de donner vie aux mots, tout en collant au plus près de l’actualité. Le sport bien évidemment, mais aussi les moments forts de la vie politique (échéances électorales, débats, discours, émissions politiques...), les grands procès et les événements marquants (catastrophes naturelles, accidents, émeutes, attentats...) sont particulièrement adaptés au traitement en direct. La dimension narrative du live permet d’accrocher l’attention de l’internaute. Chaque rebondissement, chaque petite phrase fait l’objet de commentaires, de précisions, de questions, de renvois sur d’autres sources via des liens hypertextes... Un vœu pieux qui ne résiste pas toujours aux sirènes de l’audience. 20minutes.fr propose ainsi le commentaire en direct d’émissions de télé-réalité, gros vecteur d’affluence sur le site. Le journaliste est alors prié d’adopter un ton léger, humoristique, pour coller au profil de ses lecteurs.

Partager cette page