Un journaliste, ça trompe énormément

Vanessa Hirson et Ugo Tourot 0 Commentaires
Imprimer

Des images détournées de Timisoara à la fausse interview de Fidel Castro par PPDA, le bidonnage a toujours existé dans le journalisme. L’émergence du « média business » avide de scoops n’a fait qu’amplifier le phénomène. Enquête sur les raisons de ces dérives.

 

corseok

   « Nungesser et Coli ont réussi », titrait La Presse le 10 mai 1927. Les deux pilotes de l'Oiseau blanc, qui tentaient pour la première fois de traverser l'Atlantique Nord sans escale entre Paris et New York, auraient donc bien atterri. Seulement c’est faux. Archi faux. L’avion n’est jamais arrivé. Les deux pilotes jamais retrouvés. La publication de cette fausse annonce avait été motivée par le besoin d’être le premier à relater l’exploit, à devancer la concurrence. Presque un siècle plus tard, les leçons n'ont pas été tirées. Et avec Internet, tout s'accélère : il faut produire plus et plus vite.

 

MANQUEMENT PROFESSIONNEL

 

Dominique Pradalié, secrétaire général du Syndicat national des journalistes (SNJ) : « Certains se font piéger, mais c’est aussi mauvais que ceux qui produisent délibérément une fausse information, car cela veut dire qu’ils n’ont pas pris le temps ni la peine de la vérifier. C’est un manquement professionnel ».

 

Octobre 2010, Jean-Michel Décugis, journaliste au Point, souhaite rencontrer une femme de polygame. Faute de temps, il joint par téléphone Abdel, présenté comme une source sûre. Abdel lui parle de Bintou, une femme de polygame. Il la décrit dans les moindres détails et sert au journaliste ce qu’il veut entendre. En réalité, Bintou n’existe pas. L’étau se referme sur le journaliste qui publie l’enquête telle quelle dès le lendemain. Un manque de temps qui s'est traduit ici par des carences dans la vérification des sources et par l'absence de travail sur le terrain.

 

REDORER LE BLASON

 

Des journalistes n’hésitent pas non plus à créer un scoop, à bidonner en solitaire pour redorer leur blason. Il s’appelle Jayson Blair, il a 35 ans, et travaillait au New York Times. En mai 2003, il est contraint de démissionner. Pendant deux ans, il a plagié et falsifié ses reportages.

 

Pour Marie-Pierre Courtellemont, grand reporter à France 3 National, cela ne fait aucun doute : « Le bidonnage est une question de valorisation de soi, prouver à sa direction de quoi on est capable, et donc d’exister ».

 

En France, Alexandre Delpérier imite Patrick Poivre D’Arvor. Il transforme une conférence de presse de Raymond Domenech, ancien entraineur de l’équipe de France de foot, en un tête-à-tête exclusif pour les auditeurs d’Europe 1.

 

Mais bidonner est aussi une preuve de relâchement. Un syndrome qui touche certains journalistes qui font le choix de la simplicité comme ligne de conduite au travail. Olivier Estran, journaliste à France Bleu Picardie, se souvient : « Un journaliste de RMC Infos à Lyon interviewe ses amis lorsqu’il ne prend pas le temps de trouver le témoignage qu’il recherche ». Souvenirs plus lointains pour Alain Pagès, rédacteur en chef de France Info :  « Certains journalistes radio dont je ne citerai pas le nom ont bidonné des reportages pendant la guerre du Vietnam. Ils réalisaient leurs reportages dans leur chambre d’hôtel ».

ppd

Du côté des médias, inventer un scoop, imaginer une exclusivité permet de se démarquer des concurrents. 1991, à TF1, PPDA propose un face-à-face avec le leader cubain Fidel Castro. L’interview est bidonnée. Il s’agit d’un montage d’images extraites d’une conférence de presse. Télérama découvre le pot-aux-roses. Mais qu’importe, la chaîne veut rentabiliser le voyage du présentateur vedette en Amérique.

 

19 Avril 2011, même chaîne, Laurence Ferrari propose un reportage « en exclusivité » dans l’intimité du pape pour le 20 heures de TF1. Le reportage de Maurice Olivari est en fait tourné par le Centre de télévision du Vatican en 2007, soit quatre ans plus tôt.

 

UNE AFFAIRE DE GROS SOUS

 

La formule est implacable : le sensationnel fait monter l’audimat. Une aubaine pour les publicitaires. A l’heure où l’information devient marchandise, le bidonnage fait recette. Qu’importe la véracité du reportage, c’est le sensationnel qui prime.

Dans la série « on s’émeut d’abord, on réfléchit ensuite », l’émission Reportages, diffusée depuis 1987 sur TF1 reste un exemple de choix.

 

Le 5 décembre 1998, des gendarmes lillois se font passer pour des dealers devant les caméras de Philippe Buffon, journaliste pour la société de production privée AVP News, qui produit la moitié des sujets de l’émission. « Je ne vois pas où est la faute », se défend Henri Chambon, producteur de Reportages.

 

Alors, peut-on faire vraiment confiance à ces sociétés de production privées ? Philippe Lespinasse, producteur et réalisateur de documentaires avance : « Les chaînes dépensent quatre fois moins quand elles font appel à une société privée. Ces sociétés fonctionnent à flux tendus. Elles n’ont pas de journalistes à plein temps, ce sont pour la plupart des intermittents du spectacle. » Pour lui, « le pigiste amplifie ses sujets pour le rendre attractif auprès du rédacteur en chef, car s'il n’est pas vendu, il n’est pas payé. Cela passe par des reconstitutions de scènes qu’il a manquées. Il refabrique un monde idéal, un monde de fiction ».

 

LES COPAINS D'ABORD

 

Le « média business » reste donc un terreau fertile pour l’éclosion du bidonnage journalistique. Et lorsque les pouvoirs publics entrent en jeu, la fourberie prend une autre dimension. TF1 en a fait l’amère expérience lors de son JT du 13 heures, le 23 juin 2011. Le journal Nice-Matin, collaborateur privilégié de la chaîne, propose un reportage sur le Contrat de responsabilité parentale (CRP), réalisé par la société NMTV, filiale de Nice-Matin.

 

Devant les caméras, une mère de famille se dit désemparée face au comportement de son fils. Problème : elle est célibataire, elle n'a pas d'enfant mais surtout, elle n’est autre que l’attachée de presse du Conseil général des Alpes-Maritimes…dirigé par Eric Ciotti, député UMP et instigateur de la loi.

alpes-maritimes

 Le lendemain, Jean-Pierre Pernaut présentait ses excuses au nom de la chaîne. Ironie du sort, le présentateur roule dans une voiture de sport financée par…le Conseil général des Alpes-Maritimes.

L’objectif est donc clair : montrer que le dispositif du CRP fonctionne, c’est donner de la légitimité au chef de l’Etat et à ses actions.

 

Bouquet final, le Conseil général injecte de précieux deniers dans les caisses de Nice-Matin en achetant régulièrement des encarts publicitaires dans ses pages. La boucle est bouclée. Dans cette affaire de bons services rendus, c’est une fois de plus l’indépendance des médias qui trinque.

 

La liberté que laisse le métier de journaliste est un pousse-au-crime. Et pour ceux qui osent en abuser, Hubert Beuve-Méry, fondateur du journal Le Monde, s’attache à rappeler les fondamentaux : « Le travail bien fait porte en lui sa juste récompense ». Et ça, c’est pas bidon.  

Trois questions à Marie-Christine Lipani-Vaissade, professeure en droit de la presse

Quels sont les risques encourus pour bidonnage et plagiat?

photolipaniD'abord, il faut définir le plagiat et le bidonnage. Le plagiat est la reprise d’un contenu qui ne nous appartient pas. On prétend que c'est exclusif mais ce n'est pas le cas. Il est facilement identifiable et punissable. En revanche, le bidonnage est la diffusion d'informations transformées par rapport à la réalité, pas facile à déceler et donc difficilement condamnable.

 

 

Mais en termes de loi ?

Il n'y a rien. En revanche, il existe la charte de Munich de 1986 et celles des rédactions qui condamnent le manquement à la déontologie. C’est au choix de la rédaction : soit elles sanctionnent, soit elles protégent. C'est le cas de TF1 avec PPDA et la fausse interview de Fidel Castro.

 

 

Qui est le plus fautif : la rédaction ou le journaliste?

Le journalisme est une activité collective. Derrière le journaliste, il y a le rédacteur en chef, le directeur de publication. Mais quand il y a bidonnage, bizarrement, c'est le journaliste qui prend. Mais la rédaction est tout aussi fautive.

Partager cette page