La diversité des étudiants en journalisme : la grande hypocrisie

Ludivine Tomasi 0 Commentaires
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Des fils ou des filles de cadres passés par Sciences Po, titulaires d’un master ou ex-Khâgneux : les profils des étudiants en journalisme des écoles reconnues varient peu. Statistiques à l’appui. « Les portes fermées du journalisme », une étude publiée en septembre dernier, en enfoncent d’autres. Oui, le journalisme est un microcosme. Mais à qui la faute ? Quelles en sont les conséquences et comment lutter contre cette fatalité ? Enquête sur un petit monde empreint d’hypocrisie.

 

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Pour certains, y entrer relève du défi, pour d’autres d’une évidente cohérence. Mais qui sont ces futurs journalistes formés dans les 13 écoles reconnues par la profession ? Et surtout d’où viennent-ils ? Ces questions sont déterminantes. Car, si seuls 15,8% des nouveaux détenteurs de la carte de presse étaient issus des formations reconnues en 2008, le passage par l’une d’entre elles reste la voie royale pour accéder aux médias nationaux généralistes. Le journalisme dominant et le débat démocratique de demain dépendent des origines sociales des apprentis journalistes. Et pourtant, elles demeurent méconnues. Même si chacun a tout de même sa petite idée, vu la forte sélectivité des concours d’entrée. « Aujourd’hui, la question à la mode est celle de la diversité sociale mais dans les faits il y avait très peu de données empiriques et scientifiques sur les propriétés sociales des étudiants en journalisme », justifie Géraud Lafarge, sociologue et co-auteur avec Dominique Marchetti de l’enquête.

 

BIENVENUE AU « BAL DES FAUX-CULS »


Première hypocrisie donc : les journalistes, ces gens qu’a priori tout destine à l’ouverture et à la curiosité, qui regardent le monde au microscope, rechignent à leur propre radiographie. Et Géraud Lafarge, également maître de conférence à l'IUT de Lannion – l’une des formations en quête d’une plus grande reconnaissance - d’enfoncer le clou : « On dit qu’on veut bien en débattre et mettre en place des procédures pour accroître la diversité sociale dans la profession, mais on ne veut surtout pas aller voir ce qu’il en est réellement. C’est donc l’intérêt de cette étude : elle montre scientifiquement la forte sélection scolaire et sociale à l’entrée des écoles de journalisme reconnues ».

 

L’étude en question repose sur des questionnaires soumis en 2004-2005 aux 328 admis des écoles reconnues. Les conclusions, multiples, s’enchaînent pour former un cercle vicieux : élévation du niveau d'étude dans les conditions d’accès, passage par une classe préparatoire pour un tiers ou un IEP pour un quart des étudiants, sélection sociale de plus en plus forte. 52,7% des apprentis journalistes ont des pères cadres ou membres des professions intellectuelles supérieures, alors que ces catégories ne représentent que 18,5% de la population active masculine française en 2005. Inversement, les ouvriers, soit 35,3% de la population active en 2005 sont représentés à hauteur de 10,4% dans les promotions étudiées.

 

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Ce qui nous mène tout droit vers la deuxième hypocrisie : ceux qui auscultent la société française et lui donnent les clés de compréhension du monde ne la reflètent que partiellement. Si l’homogénéisation existe bel et bien, les écoles se défendent d’y participer : « Une formation publique, gratuite et de qualité est forcément attractive. Après, nous recrutons à BAC+3 et nous ne pouvons pas faire de miracle, c’est-à-dire inventer des catégories qui n’existent pas déjà à l’université. Parler d’homogénéisation me semble tellement stéréotypé. Bien sûr, il y un effet concours mais il y a tellement de profils différents dans nos promos », veut rassurer Nicole Gautier, la directrice du CUEJ (Centre Universitaire d’Enseignement en Journalisme).

 

Cette ancienne journaliste de Libération, passée il y a quinze ans du coté formation, dénonce dans un élan de provocation la troisième hypocrisie: « Ce sont les médias qui définissent les profils de nos étudiants. Avec la mode de la diversité, ils nous demandent parfois des trombinoscopes couleur. Je refuse bien sûr mais, qu’est-ce que c’est que cette histoire? Ils veulent une fille black, intelligente et pauvre et en même temps nous disent : « Qu’est ce qu’ils travaillent bien les Sciences Po et quel carnet d’adresses ! » Il faudrait savoir ! On est au bal des faux-culs ! Certains étudiants n’osent même pas dire qu’ils ont fait une prépa parce que c’est mal vu ».

 

 

« FAUT-IL ETRE NOIR POUR PARLER DE RACISME ? »


 

En effet, les étudiants, bien conscients des hypocrisies, en relèvent une quatrième. Une sorte de piège même : « Dans ma promo, on sent que le jury a fait un effort dans son recrutement pour diversifier les profils. Cependant, si tel est le cas, est-ce vraiment à leur honneur que d’avoir écarté des personnes qui ont suivi des études standards alors qu’on sait que c’est le meilleur moyen pour entrer dans une école ? ». Selon cet étudiant en première année de l’IJBA (Institut de Journalisme de Bordeaux Aquitaine), l’homogénéisation « relève à la fois du manque d’informations honnêtes et précises sur ce que veulent les écoles et les épreuves écrites, clairement en faveur des ex-étudiants en IEP et des Khâgneux ».

 

L’IJBA ne déroge pas à la règle : parmi les deux promotions de 36 étudiants, deux-trois sortants d’IEP et quelques ex-Khâgneux. Et pourtant. Ô espoir ! Quand on les questionne, on comprend que, même un pied dans le microcosme, tout n’est pas foutu : « On aime tous danser sur MGMT, voir un Tarantino ou un Woody Allen, regarder Bref et passer un week-end à Paris. Tout le monde est passé par le même moule culturel, ce qui est assez dommage. Mais les opinions politiques de certains peuvent être assez tranchées et personne n’en aura honte, c’est réjouissant. Et tout le monde ne vient pas du même endroit, heureusement. Quand on est réunit, on finit par se ressembler mais j’espère qu’on ne sera pas tous semblables à la fin de nos études, et surtout au bout de 20 ans de métier », observe un autre étudiant en deuxième année.

 

Et les gens du métier, que pensent-ils de cette prophétie de l’homogénéisation ? Alors que les étudiants la redoutent, Richard Poirot, journaliste à Libération et intervenant au CUEJ, estime qu'elle ne nuit pas automatiquement à l’info : « Est-ce que parce que les journalistes ne représentent qu’une partie de la société, ils ne vont parler que d’une partie de cette société ? Moi je ne pense pas. Faut-il être noir pour parler des problèmes de racisme ? Une femme pour parler des problèmes de sexisme ? Un Sud-Américain pour parler d'Amérique du Sud ? Ce qui est sûr en revanche, c’est qu’il faut-être là-bas pour en parler et c’est ce qu’on demande aux étudiants : d’aller sur le terrain et de sortir de leur microcosme ».

 

Quant au « formatage » reproché aux écoles de journalisme, il est, selon lui, inévitable mais pas fatal : « Engager des gens un peu différents, qui ne sont pas passés par des écoles, ça n’existe plus. Aujourd’hui on n’a plus le temps de former sur le tas et les écoles délivrent des journalistes prêts à l’emploi. Mais, tous les étudiants ne se valent pas. Savoir écouter et avoir de l’empathie, ça ne s’apprend pas. Heureusement que c’est aussi lié à la personne » optimise t-il.

 

Multiplier les initiatives comme le Bondy Blog dans les banlieues, donner la parole à ceux qui l’ont peu, apporter plus d’analyses et traiter de sujets que les journalistes rencontrent rarement dans leur quotidien : tel est l’idéal vers lequel les étudiants veulent unanimement tendre. Ne pas renier ses origines tout en sachant les mettre de côté dans un souci d’objectivité. Préserver sa personnalité tout en veillant à ce qu’elle ne détermine pas ses orientations professionnelles. Tout bon journaliste se retrouve confronté, un jour ou l’autre, à ce dilemme. Pour continuer à apporter au débat démocratique ce qui lui est vital : la pluralité des points de vue.

 

 

La diversité, effet de mode ou vraie préoccupation ?

Effet de mode, les écoles emboîtent le pas aux médias, qui signent depuis ces dernières années des chartes dites « de la diversité », et tentent de s’ouvrir à toutes les catégories sociales. Depuis 2009, l’ESJ de Lille a lancé une préparation aux concours gratuite et ouverte aux boursiers . L’IPJ (Institut Pratique du Journalisme, école privée parisienne) propose depuis 2005 une formation apprentissage. Cette année, le CFJ (Centre de Formation des Journalistes, école privée parisienne) a modifié ses modalités d’admission. Il a supprimé une épreuve de synthèse d’articles et a transféré l’épreuve d’anglais de l’écrit à l’oral. L’épreuve de langue à l’écrit est considérée comme l’une des plus discriminantes du point de vue social à l’entrée des grandes écoles. Faisant figure d'exception, le concours de l'IJBA reste le seul à ne pas tester ses candidats sur la langue, que ce soit à l'écrit ou à l'oral.

 

Toucher au recrutement, c’est toucher aux concours : « Nous songeons à intégrer une option scientifique dans l’épreuve de culture générale afin d’attirer des profils plus commerciaux et scientifiques. Des spécialités importantes pour des sujets qui montent en puissance comme l’environnement par exemple », explique Nicole Gautier, la directrice du CUEJ.

 

Mais sortir de « l’effet concours », c'est aussi lancer des initiatives pour désinhiber certaines couches sociales qui pensent que ces études ne sont pas faites pour eux. En amont du recrutement, il s’agit donc de contrecarrer cette forme d'autocensure. Présenter la filière et les différentes formations, sensibiliser aux médias les élèves dès le collège ou le primaire... Grosso modo, assurer le service minimum pour pousser le plus grand nombre à s’y intéresser.

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