Faut-il toujours faire confiance aux experts ?

Bastien Deceuninck et Adrien Larelle 0 Commentaires
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Le 20 octobre dernier, la mort de Kadhafi a secoué la planète politique, diplomatique et médiatique. Les plateaux télé, les studios radio et les pages des journaux ont vu défiler leur lot d'experts en tout genre. Plus ou moins légitimes, plus ou moins auto-proclamés.


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En théorie, l'expert a un rôle simple, vulgariser en quelques mots une situation souvent compliquée. Ceux qui ont ce talent de clarté, de simplification voire d'éloquence sont les plus recherchés.

 

L'EFFET BHL

  

Dans cette catégorie, le philosophe Bernard-Henri Lévy fait merveille depuis près d'un quart de siècle. Déjà, lors de l'intervention de l'OTAN en Bosnie, en 1995, il était apparu sur le terrain, « quinze jours après moi », assure Martine Laroche-Joubert, grand reporter à France 2.

 

Cette fois, pour la mort de Kadhafi, il a refait le coup. Il est invité le soir même au journal de 20 heures de David Pujadas, sur France 2, où il monopolise la parole, alors que Gérard Longuet, Ministre de la Défense est également sur le plateau. Juste avant, il était passé sur le plateau du Grand Journal de Canal +. Le lendemain, on le retrouve lors de la matinale d'iTélé, invité par Christophe Barbier et le 22, le matin également, sur France Inter.

 

Son omniprésence et sa faconde lui permettent d'être, de fait, l'invité vedette de Michel Denisot sur Canal + -qui fera au passage de la publicité pour son prochain livre- au détriment de Marwane Ben Yahmed, le rédacteur en chef de la revue « Jeune Afrique » et de Martine Laroche-Joubert. Celle-ci donne son point de vue sur le déroulement de l'émission. « On sait que quand BHL est sur un plateau, c'est difficile d'en placer une, il parle beaucoup. Ensuite, sur le plateau de France 2, il a repris ce que j'avais dit, comme quoi Kadhafi était mort de façon terrible certes, mais comme il l'avait voulu, les armes à la main, dans son pays. »

 

En quelque sorte, BHL s'approprierait les propos de témoins, alors que lui-même n'est allé sur le terrain qu'assez tard. « Personnellement, cela ne me dérange pas, poursuit Martine Laroche-Joubert, qui a été la première journaliste à retourner en Libye, au mois de février. Je fais mon travail d'alerte. Lui, avec son entregent, ses relations, il joue un rôle d'amplificateur de ce que nous avons fait en amont. Il avait fait la même chose en Bosnie. Mais tant qu'il joue un rôle plutôt positif, on ne peut rien dire. »

 

« Il n'y a pas vraiment de grands spécialistes de la Libye car le pays est resté fermé très longtemps. Beaucoup des experts qu'on entend sont des chercheurs en relations internationales qui ne sont jamais allés sur le terrain », conclut Martine Laroche-Joubert.

  

LES VRAIS SPECIALISTES QU'ON N'ENTEND PAS, ET LES FAUX QU'ON ENTEND BEAUCOUP

 

Toutefois, ces vrais spécialistes existent mais ce ne sont pas les plus visibles sur les plateaux de télévision. Antoine Vitkine, par exemple a écrit un livre qui fait référence sur la vie du dirigeant libyen. Pour autant, il n'apparaît que sur iTélé. Le cas est le même pour Alexandre Najjar. Cet avocat et écrivain franco-libanais a écrit Anatomie d'un tyran sur la vie du leader libyen. Cependant, il n'a été invité que sur les radios publiques (France Inter, France Culture) et France 24. Mais il faut dire que, sous couvert d'anonymat, certains nous l'ont décrit plutôt comme un « hagiographe ».

 

René Naba ou Guy Georgy ont également écrit des livres sur la dynastie Kadhafi. Pourtant, aucun d'entre eux n'apparaît. Soit ils n'étaient pas disponible soit leur message, leur voix ou leur physique ne correspondait pas aux canons de l'audiovisuel d'aujourd'hui.

 

Un autre spécialiste a souvent été invité sur les plateaux de télévision, durant tout le conflit libyen et une fois de plus pour commenter la mort du dictateur. Il s'agit de Pierre Servent, invité de Ruth Elkrief sur BFM le 24 Octobre 2011 à 19h. L'homme a un CV impressionnant. Diplômé en sciences politiques, journaliste indépendant collaborateur au Monde, chroniqueur pour La Croix, auteur de reportages pendant la guerre du Golfe. On pourrait le croire tout indiqué pour parler des actions de l'armée française en Libye, et pourtant. Il se trouve que Pierre Servent est à la fois juge et partie, puisqu'il est notamment colonel de réserve. Il a servi dans les Balkans, en Afghanistan, en Côte d'Ivoire, a été conseiller du ministre de la Défense Charles Millon de 1995 à 1997, et est aujourd'hui directeur de séminaire au Collège interarmées de défense. Si son intervention à la télévision semble donc légitime pour des questions sur l'armée française, elle l'est beaucoup moins en sachant que toutes les activités de Pierre Servent au sein de l'armée sont cachées au téléspectateur…

 

Parmi les personnalités invitées à s'exprimer sur la mort de Kadhafi, une seule s'est retrouvée à la fois dans les journaux et à la télévision. Il s'agit de Patrick Haimzadeh, ancien diplomate français en poste en Libye entre 2001 et 2004 et auteur de Au cœur de la Libye de Kadhafi. Il est invité sur le plateau d'I-télé le 20 octobre pour « Le Grand débat », et on le retrouve en interview le lendemain (21 octobre) dans Libération. Deux colonnes dans le dossier spécial, consacré aux conséquences de la mort du dictateur. Patrick Haimzadeh a lui aussi fait partie de l'armée française. Mais si iTélé fait l'impasse sur cet aspect et ne le présente que comme un ancien diplomate, la mention apparait en premier dans la mini-biographie de Libération, en préambule à l'interview. Il faut cependant noter que la visibilité du « Grand débat » d'iTélé est tout de même minime, puisque diffusé à 23h50…

   

DES PLUMES ET DES ANONYMES

  

Pour intervenir sur un plateau de télévision ou à la radio, un expert doit réunir deux qualités majeures: avoir un discours intelligible et cohérent et « bien passer » à l'écran ou à la radio. Du coup, ceux qui réunissent ces qualités sont largement utilisés, tous médias confondus. « A la rédaction, on a un carnet d'adresses de gens qui peuvent nous parler d'un sujet, qui sont prêts à intervenir. C'est vrai qu'on a parfois l'impression de voir les mêmes mais un spécialiste du Moyen-Orient peut parler de la Libye, de la Syrie, de l'Iran même s'il est plus pointu sur certains pays, avance Luc Michel, rédacteur en chef adjoint de l'Édition du soir et de la Grande Édition (21h-0h30) sur iTélé. » Il nous livre aussi les moyens employés pour « recruter » des experts: « On regarde les signatures dans les journaux, dans les magazines spécialisés. Après, les gens qui vont sur le terrain ramènent aussi des contacts qu'on peut utiliser. »

 

Il reste aussi l'énigme « Maatoug Hamadi », intervenu en direct sur TF1 le soir de la mort de Kadhafi, présenté comme un « membre de la rébellion" et ancien diplomate, mais dont on ne retrouve la trace nulle part, si ce n'est sur la première chaine, qui ne donne pas plus de précisions sur son passif...

 

Quelle conclusion apporter? Si les médias aiment à s'entourer de « spécialistes » pour répondre aux questions d'actualité, certains ne se gênent pas pour passer sous silence ces éléments qui pourraient remettre en cause la parole de leurs invités. D'une certaine manière, c'est la solution du gagnant-gagnant entre le média qui tient son spécialiste, et le spécialiste qui se voit offrir une tribune contre quelques éclaircissements, même s'ils ne sont pas toujours légitimes. Et si les journalistes que nous avons contactés semblent s'accommoder de cette situation, c'est sans doute parce qu'ils ne bénéficient pas de cette "aura" qui compense ce manque de légitimité.

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