Les images troubles du « printemps arabe »

Anaïs Bard 1 Commentaires
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L'image est floue. Quelques silhouettes semblent apparaître puis se dérober. Il y a du bruit, il se passe quelque chose, mais quoi? Tunisie, Egypte, Libye, Syrie... Les premières images des révolutions arabes ont été celles d'amateurs. Souvent de sources inconnues, ces images ont été diffusées par les journaux télévisés et utilisées dans de nombreux reportages.

 syrie deraa

 

La répression, le danger, la propagande ont depuis toujours limité l'accès des journalistes à certains terrains. Mais cette fois, les évolutions technologiques ont permis aux médias de trouver une nouvelle parade pour contrer ce handicap : des vidéos filmées par les acteurs de l'événement. Unique preuve des manifestations et des violences perpétrées contre les contestataires : des images troubles de quelques heurts entre individus non identifiés, immortalisés par des anonymes. Postées sur Youtube, Dailymotion, Facebook, Twitter et d'autres, il n'est pas toujours facile de savoir où ont été prises ces images et ce qu'elles représentent réellement. Les diffuser présente donc un risque pour la chaîne qui s'y risque. Des erreurs ont déjà été commises. Comme lorsque, France 2 avait illustré une manifestation censée se dérouler en Iran avec une image prise au Honduras ou avec les vraies-fausses images de l'ambassade de France en Haïti diffusées sur BFM et récupérées par la chaîne sur le fil de l'AFP vidéo. Utiliser ces nouvelles sources d'informations requiert donc de la prudence.

  

 LES EXPERTS

 

Gourmandes en images exclusives, pressées par le temps, la plupart des chaînes d'information  en continu investissent dans ces nouveaux contenus et en professionnalise la récolte. Depuis 2007, à France 24, un service est dédié à la recherche et à la vérification des images anonymes. La chaîne a même créé une émission entièrement réalisée à partir d'images amateurs : les Observateurs. D'où une certaine expertise : « Pour contrôler la vidéo, on écoute l'accent des personnes qui parlent, on regarde le décor, les métadonnées... On recherche des témoins susceptibles de confirmer l'événement », autant de choses qui, selon Julien Pain, rédacteur en chef de l'émission les Observateurs, permettent d'authentifier les vidéos.

 

Mais les chaînes traditionnelles, qui utilisent moins d'images amateurs, ne sont pas en reste. Certains journalistes de France 2 ont suivi une formation proposés par Citizenside, une entreprise spécialisée dans la vente d'images amateurs. « On leur apprend par exemple à rechercher des informations sur les auteurs des vidéos. Parfois, son seul profil permet de comprendre que c'est un canular », explique Nicolas Filio, rédacteur en chef chez Citizenside. Des précautions indispensables à l'utilisation de ces images « qu'il ne faut pas simplement se contenter de re-publier », précise Julien Pain.

 

Pour les médias qui n'ont pas encore investi dans la formation des journalistes, les moyens d'authentification sont plus limités. C'est le cas du journal Libération qui a publié plusieurs fois des captures d'écran de ces vidéos amateurs. « On fait confiance aux agences de presses qui reprennent ces images. Si elles les diffusent, c'est qu'elles les ont vérifiées », dit Luc Briand, chef du service photo de Libération.

 

EXTRAITS DE VIDÉOS AMATEUR DANS LES JOURNAUX TÉLÉVISÉS

 

 DES VIDÉOS D'ACTIVISTES

 

Dans le cas des révolutions arabes, l'authentification a parfois été facilitée par leurs auteurs, même anonymes. Manifestants pour la plupart, activistes pour certains, la défense de leur cause dépend de la crédibilité de leurs accusations. Pour eux, les images qu'ils filment sont les preuves de la répression qu'ils subissent. Elles ne doivent pas laisser de place aux doutes. « Sur certaines vidéos d'activistes syriens, pour crédibiliser leurs images, les auteurs parlent et décrivent ce qu'il se passe. Ils filment des bâtiments reconnaissables et parfois, ce qui est plus dangereux, montrent leur carte d'identité », constate Nicolas Filio.

 

Une aide à l'authentification qui peut virer à la manipulation et à la propagande : « Il ne faut pas oublier que ces images sont filmées par des activistes et sont très subjectives », rappelle-t-il. Un état de fait qu'a pris en compte Sofia Amara lors de la réalisation de son carnet de route, tournés au mois d'août : «  Syrie, dans l'enfer de la répression ». La journaliste a rencontré les auteurs de vidéos montrant les crimes commis par le régime syrien à l'encontre de ses opposants. Pour elle, la vigilance s'exerce au-delà de l'image : « Il faut garder à l'esprit qu'ils mènent une guerre de l'image contre la propagande d'un régime dictatorial. Le risque de désinformation existe ».

 

 LA VÉRITÉ DU FLOU

 

Mais la véracité d'une image ne suffit pas à le rendre crédible aux yeux du public. Floues, sombres, agitées, les vidéos amateurs se suffisent rarement à elles-mêmes pour comprendre l'événement qu'elles donnent à voir. Et la manière dont elles sont présentées influe sur leur crédibilité : « C'est le travail du journaliste de montrer ces images avec un oeil indépendant. Quand je montre ces images, j'utilise toujours le conditionnel. Je filme aussi leurs auteurs. En voyant qui ils sont, ce qu'ils font, ça crédibilise mon travail et le leur », explique Sofia Amara.

 

« Une image floue, un peu pixelisée donne une impression de vérité. Le flou est lui-même une preuve de la difficulté d'illustrer », raconte Luc Briand, qui est aussi photographe. Contrairement à ce que l'on pourrait penser, la médiocrité des images peut aussi présenter des avantages. « À l'heure où les médias sont parfois accusés de manque de neutralité et soupçonnés de fabriquer de l'information (...) la mauvaise qualité des images, le tremblé, loin d'être des handicaps deviennent alors des preuves d'authenticité », analyse Thierry Lancien sur son blog, professeur de communication à l'Université Bordeaux 3 et spécialiste de la télévision. D'ailleurs certains professionnels n'hésitent plus à utiliser des outils d'amateurs: Karim Ben Khalifa, photographe de presse, a couvert les manifestations du Yémen avec un Iphone.

 

Un effet de sincérité qui semble fonctionner puisque le public se satisfait de ces images. « Nous n'avons reçu aucune critique ou mise en doute de ces vidéos. Les téléspectateurs ont compris la difficulté d'avoir accès à d'autres images », explique Marie-Laure Augry, médiatrice à France 3.

Pour Thierry Lancien, l'histoire du journal télévisé apprend que les journalistes se sont toujours appliqués « à mimer un rapport direct à l'événement pour crédibiliser l'information ». Une exigence que remplisssent les images amateurs car elles donnent l'impression que les faits se déroulent sous nos yeux, à l'état brut, au même titre que le direct et le recours aux envoyés spéciaux.

 

Mais ces images amateurs, gratuites, pourraient-elles éclipser les images professionnelles ? « Ça  nous est arrivé de privilégier des photos reproduites sur Facebook et Youtube face à des photos prises par une journaliste sur le terrain car elles étaient plus violentes, plus parlantes » explique Luc Briand.  Mais il s'empresse de relativiser : « les images amateurs produisent un effet intéressant mais si on en met trop, elles perdent de leur impact ». Un nouvel outil à utiliser avec parcimonie donc.

 

 

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