Y-a-t-il un journaliste pour sauver la presse en Espagne?

Julien Gonzalez 0 Commentaires
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La crise frappe les médias de plein fouet. Mais les journalistes espagnols en font un mal unique en son genre : « Le modèle médiatique espagnol est défini par des valeurs qui ne convergent pas avec celles des pays européens » commente Bernardo Diaz Nosty, professeur à l'université de journalisme de Malaga. Plus qu'économique, le problème de la presse espagnole est éditorial: le mal numéro un, c'est la forte dépendance des médias au pouvoir politique. Il sait de quoi il parle puisqu’il a présenté son ouvrage en septembre dernier avec un titre aux airs de pronostic : « Le livre noir de journalisme en Espagne ». Il y pousse un cri fataliste : « Le malade est dans le coma ».

 

periodismookay

 

 INTOX

 

Lundi 7 novembre 2011. Dans les couloirs de la rédaction de RTVE, la télévision publique espagnole, l'ambiance est électrique. Nous sommes à une heure du direct de « Cara a cara », le grand débat présidentiel, en vue des élections du 20 novembre. Dans sa loge, Mariano Rajoy, le candidat du Parti Populaire (PP), la droite espagnole reçoit un appel. A l'autre bout du fil, Rosario López Miralles. Membre du conseil d'administration de la télévision, elle a été nommée par le PP. Elle lui souffle alors la question libre de dernière minute, lui décrit ce sur quoi on va l'attaquer. Plus qu'un conflit d'intérêt, un acte de connivence politique.

 

Vous y avez cru ? C'était le cauchemar que les journalistes de la RTVE faisaient encore il y a quelques jours. La cause ? Le 22 septembre dernier, le conseil d'administration de la RTVE approuve un projet polémique. Ses membres doivent désormais avoir accès à toutes les informations de la rédaction. Un logiciel iNews, véritable mouchard, livre ces informations en direct à la direction: le sommaire des journaux télévisés, les reportages menés par les journalistes. Bref, tout ce qu’ils font dans leur journée.

 

A deux doigts du scandale, les journalistes ont su se regrouper pour lutter contre la mise sous tutelle de leur métier. Le débat présidentiel aura finalement lieu sur une chaîne privée. « Dans toutes les démocraties, ce type de débat se joue sur une chaîne publique. Nous sommes le seul pays où le face-à-face a lieu sur une chaîne privée, la Cuatro », s'insurge Raul Pina, journaliste de la rubrique Médias de El Mundo. Pour lui, « l’affaire RTVE est une honte ! C'est d'autant plus grave que c'est la première fois que les partis politiques essaient de contrôler les médias, de manière frontale, sans maquillage ». Magis Iglesias, ancienne présidente de la Fédération d’Associations de Journalistes en Espagne (FAPE) dénonce l'absence d'un Conseil de l'Audiovisuel : « C'est le seul pays en Europe sans une loi de transparence de l'information publique. Depuis 2007, une instance qui chapeaute la télé et la radio devrait exister. Mais on l'attend toujours. Et aujourd’hui voilà la dérive ! »

 

 DÉSINTOX

 

Mais l’Espagne n’est pas la seule dans ce cas-là. En France, c’est le chef de l’Etat Nicolas Sarkozy qui s’est arrogé le droit en 2008 de nommer le président de France Télévisions et de Radio France. Exit le CSA, c’est l’exécutif qui décide de tout. Le Forum des sociétés de journalistes, groupement syndical, a eu beau s'inquiéter d'une « incroyable régression dans la vie démocratique et médiatique », la mesure a bel et bien été adoptée. Ironie de l’histoire, ce sont des intellectuels, des hommes politiques et des artistes qui ont appelé à « libérer l’audiovisuel public ». Josiane Balasko, Lionel Jospin et même François Baroin, pourtant dans la majorité, se sont opposés au projet… mais pas ou peu de journalistes.

 

En plus de devoir régler ces problèmes de pressions politiques, la situation économique de la presse espagnole est très instable. Au-delà de l'audiovisuel, pour Bernardo Diaz Nosty, c'est tout le « modèle médiatique espagnol qui fait naufrage ». Les preuves ne manquent pas. « La diffusion relative de la presse en Espagne est 3 à 4 fois inférieure à celle de nations comme l’Allemagne, le Royaume-Uni ou les Pays-Bas et 2 fois plus faible qu’en France ». Vu de France, l’Espagne reste pourtant un exemple de productivité. Malgré la crise, le prix du papier, l'un des plus gros coût est mieux géré par la presse espagnole.  D’autant plus que les recettes sont presque similaires entre les 2 pays : autour de 3 milliards d’euros, selon Patrick Eveno dans la Presse quotidienne nationale.

 

Pilar Diezhandino, directrice du département de journalisme de l’université Carlos III de Madrid ne cache pas l’angoisse de la crise de la presse. Pour autant, « les vocations ne faiblissent pas. C’est tout le contraire. Avec ce scandale, la presse espagnole montre qu’elle est bien vivante. Et l’opinion publique aussi ». L’affaire RTVE révèle deux choses. Les journalistes espagnols ne sont pas faciles à faire plier. Mais ils ont peut-être une tendance à dramatiser en pensant qu'ils sont les seuls touchés par la crise.

 

 

La presse espagnole passe en mode «indignado»

 

Le combat des Indignés gagne la presse. Les syndicats de journalistes ont mis au point en mai 2011 leur charte d’écriture : « Manifeste contre les conférences de presse sans questions et toute autre anomalie d’information ». L’enjeu : pas de questions, pas de couverture ! Les journalistes ont pris leur décision : s’ils n’ont pas le droit d'interroger les politiques, ils ne traitent pas l’évènement. Un respect mutuel qui se perd et qui pousse les journalistes en Espagne à « s’indigner »! Elsa Gonzalez, présidente de la FAPE réagit : « Nous sommes indignés face aux tentatives constantes de manipulation d’information et de pression sur le travail professionnel des journalistes ».

 

Une preuve flagrante ? Certains hommes politiques décident de ne plus répondre aux questions. Dernière provocation de Mariano Rajoy, le leader de la droite : « Il y a quelques jours, il a affirmé qu'il ne répondrait à plus aucune question des journalistes jusqu'aux élections du 20 novembre 2011. Difficile dans ses conditions de faire son travail de journalistes. Pas de questions, de faits, de contradictions. Maintenant nous devons réagir ». Voilà une stratégie de communication politique qui remet directement en cause le travail du journaliste.

 

 

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