Objectif renaissance

Caroline Motte 0 Commentaires
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Le photojournalisme est mort, vive le photojournalisme ! Les nouveaux moyens de production et de diffusion des images d'actualité prouvent que le métier a un bel avenir devant lui. Panorama d'une reconversion balbutiante mais nécessaire.

app photo

 

 

Hervé Kerneïs via Flickr


 

« Ce n'est pas parce que General Motors ferme qu'on ne produira plus d'automobiles. » Il en va de même pour les photographies. La disparition du photoreporter Göksin Sipahioglu marque la fin d'une époque, celle des grandes agences traditionnelles et d'une « certaine manière » de faire du photojournalisme. En juillet 2011, Sipa a été racheté par l'agence de presse allemande DAPD. Depuis 2009, Gamma n'existe plus et Sygma, détenue par Bill Gates, a été liquidée.

 

Marc de Tienda, photographe professionnel, témoigne : « Les photographes sont payés à prix d'or pour rapporter des images très différentes. Ce n'est pas normal qu'on paye un paparazzi autant qu'un photo reporter de guerre. Gamma a foncé droit dans le mur car elle a été très mal gérée économiquement. Les licenciements se sont enchaînés jusqu'aux dépôts de bilan ». Les agences traditionnelles, dépendantes des journaux, ne sont pas parvenues à s'adapter à l'arrivée d'Internet qui s'offrait à la presse. Une presse qui a raté le coche du numérique et souffre désormais d'une crise structurelle sans compter qu'il ne faut plus se contenter d'être là où ça se passe. La place est prise par Flickr, Twitter et Youtube. On l'a bien vu avec le «printemps arabe». Tous les insurgés se donnaient rendez-vous via Facebook et filmaient les manifestations avec leurs téléphones. Ces vidéos postées sur la toile et reprises par les médias ont entraîné leur diffusion dans le monde entier.

 

 Un portail comme celui de Getty, partenaire de l'AFP, propose des millions de photos, surtout depuis que cette banque d'images a passé un accord avec FlickR, numéro 1 de la distribution photographique. Résultat : La photo bas de gamme côtoie celle d'un professionnel... Mais, des agences d'un nouveau genre voient le jour comme Sapiens sapiens, spécialisée dans le reportage multimédia.

 

(Raïssa B. - Paris - Exposition Porte de Versailles - Flickr)

"Paris - Exposition Porte de Versailles" / Raïssa B via Flickr


LUEURS D'ESPOIR DANS LE VISEUR

 

« Il va se créer beaucoup de choses que l'on ne connaît même pas aujourd'hui », prévoit Alain Genestar, ancien directeur de la rédaction de Paris Match et fondateur de Polka Magazine. Cet inconditionnel optimiste a toujours une phrase dans ses éditoriaux pour donner de l'espoir aux photojournalistes. En 2007, le lancement de Polka, magazine spécialisé dans le photojournalisme, s'est accompagné de l'ouverture d'une galerie parisienne et d'un site en constante évolution. Un modèle inédit de développement pour cette profession en danger.  Comme une alternative aux grandes structures, des collectifs de photographes sont nés et ont numérisé leurs archives dans l'idée de réaliser des travaux communs. Aujourd'hui, quatorze photographes font partie de Tendance Floue et tous leurs reportages sont en ligne. Ils développent également des projets, comme l'édition de livres-revues. Et même si Tendance Floue reste attachée au support physique du papier, le collectif s'est adapté à l'arrivée d'Internet.

 

LE PHOTOJOURNALISME PREND SES QUARTIERS SUR LA TOILE


Si vous surfez un peu, vous avez sûrement dû apercevoir « La nuit oubliée » sur le LeMonde.fr. C'est une production du studio Hanslucas, créée en 2006 par le photographe Wilfrid Estève, défenseur du plurimédia. A travers ce web-documentaire et une application iPad, cette production nous plonge en interactivité dans les événements de la nuit du 17 octobre 1961. Wilfrid Estève part de la photographie pour aller vers différents supports. « Les quotidiens se sont alignés sur des logiques de tabloïds, privilégiant la photo d'illustration au détriment du grand reportage », alors il cherche de nouveaux espaces d'expression. Son projet, Territoires de fiction, regroupe 52 réalisations multimédia de moins de deux minutes. Objectif : dresser un panorama de l'identité française à l'occasion de la présidentielle. Ces fictions, réalisées par des photographes, réalisateurs et créateurs sonores sont diffusées sur le monde.fr sous la forme de POM (petite oeuvre multimédia) jusqu'en mai 2012. La photographie, exercée autrement, commence donc à prendre ses quartiers sur la Toile. Pour Wilfrid Estève, il faut « créer et imposer une structure de distribution forte, indépendante, avec une réelle politique éditoriale ».

 

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Capture d'écran du site "The Big Picture", référence en matière de photojournalisme sur Internet.

 

PLUS BESOIN DE REFLEX


Karim ben Khelifa, installé au Yemen depuis 10 ans, a réalisé un reportage photo à Sanaa lors des révoltes avec un iPhone. Voilà ce qu'il répond à ses détracteurs attachés à la tradition : « il n'y a pas de règles sinon celle de réaliser une histoire visuelle, que ce soit avec un Leica ou un smartphone ». Idem pour le photo reporter d'Associated Press, David Guttenfelder, qui a photographié les troupes américaines en Afghanistan avec un smartphone et une application qui produit des photos « pseudo-Polaroid ».

 

« Et si les photojournalistes étaient les plus aptes à survivre aux mutations des médias ? », c'est la question que se pose Pierre Morel, jeune photo reporter. Sachez que l'on peut désormais installer tous les objectifs Nikon ou Canon sur un iPhone à l'aide d'un adaptateur. On vous le dit, tout est possible, à condition d'avoir les moyens ou de compter sur la générosité... des internautes. C'est du "crowdfunding", c'est à dire la récolte de fonds pour financer des projets créatifs de toutes sortes, comme la maison de créativité KissKissBankBank qui a financé «La nuit oubliée» ou Emphas.is qui cible spécialement le photo-reportage. Ainsi, Gmb Akash, photographe bangladais, a réussi à mener tout un projet, Survivors. Autre principe de survie pour le photo-reporter : « le Personal Branding » ou comment fabriquer sa marque personnelle et se faire un nom sur la Toile. De quoi motiver les internautes à financer un travail qui les intéresse.

 

En attendant, le festival Visa pour l'image, créé en 1989 par Jean-François Leroy à Perpignan, attire de plus en plus de monde chaque année et récompense ces nouvelles initiatives photographiques (Le Corps incarcéré, premier web-documentaire primé, en 2010). Philippe Bruault, le photographe de Prison Valley a effectué un travail journalistique et photographique de qualité. Une chose est sûre, ce n'est pas le web-documentaire qui sauvera le photojournalisme, mais c'est un exemple de reconversion adaptée. Le monde aura toujours besoin d'images et il en regorge. La jeune reporter, Juliette Robert aura le dernier mot, il faut « tuer le père ». Tant mieux, ils sont presque déjà tous morts. La voie est libre !

 

Göksin Sipahioglu, le "chasseur de scoops"

 Ce photoreporter né en 1926 à Izmir, en Turquie, a couvert la crise du canal de Suez pour son premier reportage photo. En 1957, il fonde le quotidien Yeni Gazete, dans lequel il laisse une large place à la photographie. Ce « chasseur de scoops », déguisé en marin, entre clandestinement à Cuba, bloqué par l'embargo américain pendant la crise des missiles de 1962. Sur place, il parvient à photographier des missiles russes pointés vers les États-Unis. Son reportage, distribué par Associated Press (AP), fait la une de 40 journaux américains. Puis, il fonde l'agence Sipa press en 1969 à Paris. D'un studio de 16 mètres carrés où les photos étaient développées dans les toilettes, Sipa s'installe dans 8 000 mètres carrés de bureaux et devient l'une des trois premières agences photo du monde avec Gamma et Sygma. Dans les années 70, les photos de Sipa  Press font souvent la une de Paris Match, VSD et Figaro Magazine. Göksin était toujours le premier sur place et il était l'un des derniers « grands seigneurs » du photojournalisme. Il s'est éteint  à Paris en octobre 2011, à  l'âge de 84 ans.

 

Pour en savoir plus

À VOIR


Du 10 au 13 novembre, Paris Photo célèbre sa 15ème édition au Grand Palais à Paris. Cette année, la photographie africaine de Bamako à Cape Town sera à l'honneur.
Dans les coulisses du photojournalisme, reportage sur le quotidien des photojournalistes.

 

À LIRE


Sortir du cadre, demain le photojournalisme, Gérald Holubowicz (eBook/gratuit)
Le photojournalisme agonise, par Pierre Madrid

 

À ÉCOUTER


"Ma souris m'a dit" sur France Inter, le web et l'avenir du photojournalisme
Conférence de Jean-François Leroy, Université de tous les savoirs, 2004.

 

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