Les lecteurs, pompistes de l’info

Louis Sibille 0 Commentaires
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Le pure player Rue 89 a lancé de longue date le pari du crowdsourcing : les lecteurs sont appelés à mettre un coup de carburant d’idées aux projets d’articles des journalistes. Voilà que des titres de presse se lancent aussi dans l’aventure de ce journalisme participatif. Le dernier en date : The Guardian. Une mutation de la presse écrite se dessine.

 

 

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« Un saut vers l’inconnu ! » Le rédacteur en chef du Guardian, Dan Roberts, ne mâche pas ses mots pour décrire la révolution culturelle en marche dans son journal. Depuis le 10 octobre 2011, le quotidien britannique de centre gauche inaugure une nouvelle page du journalisme participatif : le crowdsourcing. L’utilisation des connaissances et de la créativité des internautes pour produire de l’information. Au Guardian, cela se traduit par la création d’une « open newslist » sur son site internet. Après chaque conférence de rédaction, le journal met en ligne toutes ses prévisions de sujets. Exception faite pour ses scoops, ou toutes autres informations sous « embargo ». Grâce à cette liste, le lecteur peut voir que tel journaliste planche aujourd’hui sur tel sujet. Un lien vers le compte Twitter du journaliste lui permet ensuite de donner ses tuyaux : informations, expertises, angles nouveaux, sources inédites. L’édito de Dan Roberts révèle que derrière cette démarche participative, se cache une volonté de transparence, et donc de redorer l’image du journaliste: « mieux vaut savoir comment sont faites les saucisses », s’amuse-t-il. Une question reste en suspend : est-ce que les lecteurs vont se prendre au jeu ?

 

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Il est trop tôt pour le dire. Pour l’instant, après un rapide coup d’œil sur Twitter, peu d’internautes ont fait part de leurs bonnes idées aux journalistes dont bon nombre ne semblent d’ailleurs pas encore au courant de cette « newslist ». Le participatif carbure encore au diesel au Guardian.

L’idée d’intégrer les lecteurs, les citoyens, à la production de l’information n’est pas neuve. Elle a été décuplée grâce à Internet. Le site Rue 89, avant gardiste du journalisme participatif, propose chaque jeudi aux lecteurs de prendre part à la conférence de rédaction. Près de deux tiers des sujets de la rubrique société, sont le fruit d’une interaction avec le lecteur. Mais ce qui fonctionne sur les pure players, les journaux existant uniquement sur internet, peut-il se transposer sur la presse écrite ? Le crowdsourcing est-il adapté à la presse quotidienne ? Réponse sans appel de Pierre Haski, rédacteur en chef de Rue 89, « la dichotomie entre journaux papiers et ceux du web est appelé à disparaître ».

 

NORRAN, PIONNIER DU CROWDSOURCING

 

De fait, un quotidien suédois, Norran, publié à 30 000 exemplaires dans la région de Skelleftea, a déjà fait ce « saut vers l’inconnu » fin 2009. Plutôt que twitter, Norran a opté pour un « live chat », une discussion en ligne avec chacun des journalistes, disponible directement sur son site. Un « live chat », cela sonne comme une discussion de café du commerce… C’est un pan de la réalité. Mais selon la rédactrice en chef Anette Novak, qui a reçu le prix de la journaliste la plus innovatrice en 2011, le nombre de « tuyaux de haute qualité », de scoops, a été multiplié par dix depuis deux ans. Scandales de corruption, magouilles immobilières de personnalités politiques, défauts d’organisation dans une campagne de vaccination : des informations confidentielles pleuvent. Un succès qui a fait des émules. Deux autres quotidiens suédois vont fortement s'inspirer du live-chat de Norran : le Sydsvenskan et le Göteborgs-Posten.

 

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La participation est très relative au sujet et les quantités d’informations apportées par les lecteurs fluctuent beaucoup. Il n’y a pas vraiment de rubrique qui fonctionne mieux qu’une autre. Anette Novak utilise alors la métaphore de la psychologie du bistrot vide : « quand il y a peu de monde dans un restaurant, on y va pas, c’est la même chose avec le chat ». Plus il y a d’interactions, plus grande est l’émulation.

 

Mais qui sont ces lecteurs qui participent à l'information ? Réponse unanime des journaux participatifs : « toujours les mêmes ». Selon Pierre Haski, « sur internet on considère que 90 % des internautes sont passifs, ils lisent ou récoltent l’information. Environ 9% commentent. Et seulement 1%  contribuent à donner de l’information ». Chaque journaliste connaît donc ses lecteurs/commentateurs réguliers à Rue 89. Un noyau dur de lecteurs s’est formé aux conférences de rédaction du jeudi ouvertes à tous. « Et on finit par savoir les chevaux de bataille de chacun »,  raconte-t-il. D’où de nombreuses confrontations, parfois difficiles à digérer.

 

UNE TRANSPARENCE EXIGEANTE MAIS SALVATRICE

 

« Il faut descendre de son piédestal, écouter le lecteur et reconnaître que son point de vue est parfois plus légitime », assène Pierre Haski. Devenir « journaliste participatif » implique de changer certains réflexes. Mais cette mutation de la profession est vite acceptée une fois l’impulsion lancée. C’est le constat d’Anette Novak, au départ anxieuse de la réaction de ses journalistes. « Au début, ils n’y croyaient pas. Ce pari d’ouvrir nos portes aux lecteurs ne les enchantaient guère ». Elle décide néanmoins de mettre en place un effectif dédié à l’écoute des lecteurs. Et à sa tête, le doyen de la rédaction, « pour qu’il soit capable de répondre en connaissance de cause aux lecteurs ». Très vite la mayonnaise prend. « La démarche participative engendre des contraintes : il faut prendre le temps de répondre aux lecteurs, d’être toujours courtois ».

 

Des contraintes salvatrices. Internet casse la frontière entre journaliste et lecteur, la rendant plus poreuse. Les champs de la connaissance étant de plus en plus accessibles, les lecteurs deviennent critiques. Ils ont leur mot à dire et avec les réseaux sociaux, les journalistes apparaissent à la portée d’un échange. La mutation de la profession semble nécessaire. « Beaucoup de lecteurs veulent savoir qui se cache derrière les signatures, pour comprendre aussi pourquoi les journalistes traitent les sujets de cette façon ». Le lecteur professionnalise sa lecture de l’actualité, il veut cerner la méthodologie des journalistes. La transparence du métier devient un gage d’objectivité et de sérieux. « Grâce à notre live chat, on a renoué le lien avec notre lectorat ». En deux ans, le nombre de visites a augmenté de 250% via les réseaux sociaux. Mais les répercussions sur le journal papier sont moindres. Le lectorat de Norran baisse encore de 3% cette année. Une baisse relative, celui des autres quotidiens régionaux chute de 10% chaque année selon elle.

 

« Le journaliste doit savoir résister et défendre son angle et ne pas adopter un posture suiviste », met en garde Pierre Haski. Pour ces défenseurs du « participatif », si la position du journaliste change, sa profession demeure légitime. Il faut qu’il trouve sa juste place. « Les lecteurs qui nous interpellent ne voient parfois qu’une facette, explique Anette Novak. L’information qu’ils remettent n’est qu’un bout du puzzle, à nous de le reconstituer en entier ». D’autant plus que ces lecteurs pro actifs sont souvent très engagés dans des combats personnels et manquent d’objectivité. Autrement dit, si le lecteur agit comme un pompiste, il fait le plein de carburant d’informations et d’idées, le journaliste, lui, assure le contrôle technique : il vérifie et hiérarchise les informations, il décide de la pertinence des angles. Il est le garagiste.

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