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Vers le futur de la presse cinéma ? L’exemple Vodkaster

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Vers le futur de la presse cinéma ? L’exemple Vodkaster
Presse cinéma : négocier le tournant du web
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Avec 100 000 utilisateurs filmovores, Vodkaster a constitué une véritable communauté d'aspirants critiques. Mais Vodkaster n'est pas juste un site de plus consacré au grand écran. Son hybridité et son succès laissent présager les évolutions futures de la presse cinéma, voire de la cinéphilie elle-même.

La page d'accueil n’est plus adaptée à l’évolution du site, de l’aveu propre des fondateurs. "L’internaute ne peut rapidement comprendre de quoi il s’agit. Il convient de la réactualiser."

 

« Tout le monde a deux métiers : le sien et critique de cinéma. » Cette phrase de Truffaut pourrait résumer à elle seule le phénomène Vodkaster, un site où chaque internaute a voix au chapitre, sous réserve d'être un minimum cinéphile. Tout a commencé fin 2008... comme dans un film. Une bande de potes fondus de septième art se réunit de temps à autre autour d'une bouteille de vodka pour causer Rohmer, Spielberg ou Kubrick. Une idée folle émane des vapeurs d'alcool : Et si on lançait un site web consacré au grand écran ? "C'est comme ça que les grandes histoires commencent", plaisante David Honnorat, le cadet du triumvirat. Tout marketing mis à part, le jeune rédacteur en chef, aujourd'hui plus connu par la communauté sous le pseudo Imtherookie, relativise volontiers la success story. "N'exagérons rien. L'histoire de notre site, ça n'est pas non plus Social Network. Parfois, ça ressemble plus à Very Bad Trip, parce qu'on s'est quand même embarqué dans une sacrée galère. " Ivresse et gueule de bois. Toujours est-il qu'une telle entreprise aurait de nos jours été impensable sur le format papier : la toile permet à tous de tenter sa chance ; elle suscite les vocations.


A l'origine, Vodkaster (un mot valise qui associe "VoD", Vidéo on Demand, à "podcaster") est surtout une plate-forme de vidéos. Elle érige la plus grande collection d'extraits de films au monde, plus de 30 000. Pas de quoi se reposer sur ses lauriers, pour le rédacteur en chef : "Les vidéos sont moins notre cheval de bataille qu'avant, et le site s'est mué en un vaste réseau social dédié au cinéma". Un cercle qui rassemble la bagatelle de 100 000 membres, tous portés sur le grand écran. Et l'histoire de poursuivre son cours avec un engouement croissant. Selon le fondateur, la barre du million de visiteurs uniques par mois est franchie, pour cinq fois plus de pages vues. D'après les statistiques de webstator, une hausse de 60% a été enregistrée sur les trois derniers mois, qui contraste avec le sort des sites d'informations en ces temps de vache maigre. Alors certes, on est encore loin des fréquentations d'Allociné. "Allociné est hégémonique et on ne peut prétendre le concurrencer. On tente de faire autre chose. En revanche, on a dépassé les petits Allociné like, ou d'autres concurrents, tels que Comme au cinema et Tout le ciné." Vodkaster a fait son petit effet. Cinq ans et demie après le début de l'aventure, l'entreprise basée dans le 9e arrondissement parisien fait travailler six employés à temps plein, sans compter les nombreux renforts sporadiques, pigistes ou CDD, a fortiori en cette période pré-Cannoise. Pour la partie magazine, le site fonctionne comme un journal, avec conférences de presse, projections, avant-premières, et conférences de rédaction. Pourtant, "au sens strictement légal, nous ne sommes pas une entreprise de presse", précise David. "D'ailleurs personne ne possède une carte de presse".

 

Aux frontières du journalisme
 

Comment définir exactement Vodkaster ? De fait, la plate-forme se situe au truchement du journalisme pur et du réseau social, une créature hybride qui mêle l'information au divertissement. Sous sa forme magazine, Vodkaster fonctionne comme un pure player de type Rue 89, qui relate une actualité cinéma commentée, où chaque sujet est propice au débat, à la mise en perspective. Ici, l'interactivité est la règle. En plus des rédacteurs "officiels", n'importe quel utilisateur peut y aller de son article, pour peu qu'il ait la plume légère. Sous sa forme réticulaire, Vodkaster brasse des millions de critiques ou chaque auteur se substitue au professionnel du cinéma, et s'essaie à exercer un regard critique. Bref, tout le monde apporte sa pierre à l'édifice. "Notre coeur de communauté est composé de cinéphiles passionnés et intéressants. Il produit du contenu de qualité, participe beaucoup. On a des utilisateurs érudits qui ont par exemple noté 7000 films : ça me semble inconcevable". Au delà de l'audience et de la viabilité économique (voir encadré), c'est là le vrai succès de l'expérience, pour David Honnorat. "On nous a déjà comparé aux Cahiers du cinéma, ça nous fait évidemment plaisir". Pourtant, à l'avenir, "l'accent sera mis sur l'aspect réseau et communauté plus que sur le magazine, sur lequel ils serait trop périlleux de miser." L'activité éditoriale n'a pas le vent en poupe.
 

Par son concept même, Vodkaster est hétéroclite. Il l'est aussi par sa formule. Le site s'est approprié des recettes éprouvées : Il a emprunté à Twitter le format 140 caractères des "micro critiques", à Facebook les like, à Allociné les avis et bandes annonces ; il a recyclé l'encyclopédisme par cabotage, de clic en clic, propre à Wikipédia. Comme sur Allociné, il est évidemment possible de consulter les avis des revues spécialisées telles que Télérama, Les Cahiers du Cinéma, ou Positif. Les petits sites ou les blogueurs possèdent leurs propres comptes, et viennent y publier leurs avis, histoire de tirer profit de la visibilité de Vodkaster. Mais depuis sa naissance, le site ne s'est pas pas contenté de croiser des influences héritées : il s'est étoffé en innovant en diversifiant ses fonctionnalités : les internautes peuvent participer à des quizz, qu'ils alimentent eux-mêmes, ont la possibilité de publier des extraits, de répertorier leurs films sous forme de listes...L'architecture de la plate-forme s'inscrit donc bien dans une réflexion et une vision globales. Ses concepteurs ont tiré parti de leur connaissance des médias. Ultra réactifs sur Twitter, connéctés sur Facebook, les tauliers de Vodkaster, Cyril, Marivaudage ou Hugo n'ignorent pas les enjeux du tournant numérique. Mathieu Gayet, blogeur, webmaster, et intervenant universitaire, est un utilisateur de longue date. Pour lui, la formule Vodkaster peut créer un précédent : " Cette plate-forme innove dans son utilisation des réseaux sociaux. Depuis, le reste des acteurs du domaine tente de s'aligner sur ce modèle."
 

Nous sommes tous des critiques de cinéma
 

A en croire Mathieu Gayet, la standardisation de l'expertise cinéma n'est pas à redouter : "Comme Sens Critique ou d'autres sites/applications dédiées au cinéma, Vodkaster m'intéresse car il développe un réseau tourné vers un intérêt commun. Le web permet à tout un chacun d'être critique. Il faut juste arriver à différencier plusieurs niveaux de cinéphilie, entre celui qui se contentera de participer au débat, ou celui qui le créé." Fabrice Leclerc, rédacteur en chef du magazine papier de Studio Ciné Live, semble plus inquiet de la perméabilité des frontières journalistiques : "Le journalisme c'est un métier, avec des codes, une déontologie". Or, rappelle-t-il -un brin agacé-, "il n'y a aucune déontologie sur le web. Je ne fais pas le procès d'internet (...) seulement il ne faut pas confondre cinéphiles et critiques de cinéma. Le critique est d'abord journaliste, il vérifie ses sources, il recoupe ses infos et ne laisse pas de place à l'intime. Moi, par exemple, je vérifie même mes tweets, je ne raconte pas ma vie, c'est ça la différence. Internet c'est un outil formidable pour le partage et l'instantanéité, pas pour la réflexion".
 

Pourtant, Vodkaster continue de faire sienne la double exigence de la qualité et du nombre. Dernière nouveauté en date : le statut d'«ambassadeur », qui récompense les membres les plus influents. Objectif : créer une émulation chez les utilisateurs, et, in fine, atteindre le but avoué des concepteurs. On l'a vu, l'objectif n'est pas tant la constitution d'un journal que celle d'une véritable communauté de cinéphiles éclairés. Pour David Honnorat, "le statut d'ambassadeur est un tournant important, qui va de surcroît booster les statistiques de consommation. On a une petite communauté experte et on veut l'encourager à participer davantage." Dans le même ordre d'idée, le "VkScore" est en cours de conception : Cet indicateur global de satisfaction d'un film, pondéré en fonction des niveaux des différents notants, a vocation à devenir "une notion de référence". "Sauf qu'il ne sera pas le produit de la réflexion de dix journalistes, mais d'un millier d'amateurs"... qui réaliseront la synthèse de l'avis Vodkaster. Or, sur le site, le nuage de commentaires n'est pas un magma anonyme provenant d'une masse informe. Le pseudonyme n'induit pas la désincarnation : chaque utilisateur est parfaitement identifié. Un clic suffit pour avoir accès à son profil, et un pourcentage de comptabilité est calculé entre les membres. Chaque auteur a sa patte, qu'on l'aime ou qu'on l'aime pas. De ce fil se tisse le réseau des sensibilités propres.

 

La page de profil de l'un des fondateurs. Un pseudonyme mais pas d'anonymat. Chaque utilisateur peut comparer sa compatibilité avec les goûts des autres membres de la communauté.
 

L'élitisme geek : la nouvelle cinéphilie ?
 

David Honnorat en est conscient : parce que le support web suppose une cible "connectée, donc réputée jeune", Vodkaster a du façonner une ligne éditoriale adaptée. Pour se distinguer de la concurrence, le site se démène pour chercher des angles originaux, particuliers... Pas de critiques ciné classiques dans le magazine. Plutôt des sujets "fun" ou audacieux. "Par exemple, on a lancé une campagne d'affiches parodiques, pour les César. Ou encore on a crée un feuilleton Megaupload en plusieurs volets. De fait, on a une communauté que les autres n'ont pas, et notre positionnement est différent." Le ton du mag ? "Analyse et divertissement." Le rédacteur en chef a défini le syncrétisme, et Mathieu Gayet confirme : "Vodkaster a su se développer de manière très ludique". Mais à qui s'adresse donc le site, hormis à l'archétype consacré du jeune geek ? Quel est le nouvel adepte du 7e art ? "Nous représentons une cinéphilie décomplexée, qui vise tous les passionnés : ceux qui fréquentent les cinémathèques au même titre que les amateurs de blockbusters. Et selon nos retours, ça marche plutôt bien." C'est que selon David, la démocratisation de la critique de film ne favorise pas obligatoirement "un nivellement par le bas". Un élitisme geek alors ? "Le cercle doit être toujours ouvert, accessible et le débat intéressant. Alors je ne sais pas si on est élitistes, mais en tout cas ce n'est pas le but.", répond le fondateur, du tac au tac.
 

Évidemment, il suffit d'être utilisateur régulier pour se rendre compte que les querelles de chapelles en règles, surenchères de pinaillages, ou autres concours à l'érudition existent sur ce site comme partout. Pêché mignon des groupes d'initiés. Néanmoins, comme le précise David Honnorat, "c'est la communauté qui emmène la discussion. Le but est que tous les passionnés puissent se retrouver sur Vodkaster". Un voeu pieu d'ouverture, sur fond d'audience salutaire. Quelque part, l'identité de Vodkaster réalise un consensus entre une érudition à l'ancienne et son versant moderne et connecté. "Le cinéphile n'est plus cet homme un peu sale qui se traîne dans les salles de cinéma, seul." Pierre Billot, directeur adjoint du MICA (Médias, Information, Communication et Art) à l'université Bordeaux 3, ne nie pas la sempiternelle dichotomie entre l'esthète docte et l'amateur de mainstream en série. Mais il estime qu'il y a "toujours eu des cinéphilies, et non une seule. Bien difficile de prévoir avec exactitude comment ça va évoluer." Si certains sites, tels que Vodkaster, brouillent parfois les pistes en générant la synthèse des deux tendances, il ne faut pas craindre le mélange des genres. De toute façon, les nouveaux médias ne concurrencent pas vraiment les anciens, tels que Positif ou les Cahiers. Ils sont complémentaires, au contraire." Et Pierre Billot de s'essayer à un exercice d'anticipation : "Internet permettra une table rase, et une recomposition des hiérarchies déjà existantes sur le papier. Certains médias seront reconnus par les universitaires, et réputés. D'autres seront plus exclusivement réservés à des fans."
 

Reste à savoir où se situera Vodkaster dans cet échiquier du futur. Quant à envisager une Happy End pour le site, c'est encore un peu tôt : le scénario n'est pas tout à fait écrit.


Le modèle économique : de bric et de broc, en attendant la suite 

Difficile pour une start-up de se maintenir en vie. Au fil des évolutions, les dirigeants de Vodkaster ont bricolé un modèle économique qui tient la route. D'abord via le revenu publicitaire, bien sûr, dont la régie est assurée par Première, sous la forme d'un partenariat. De là à être racheté par le groupe Lagardère, le pas n'est pas encore franchi. " Tôt où tard, la question se posera. Pour l'instant, on n'a pas assez d'audience. En attendant, on entend conserver notre indépendance le plus longtemps possible", confie le rédacteur en chef David Honnorat. Pour le reste, Vodkaster se finance notamment par l'activité "B to B", business to business. C'est à dire que le site offre des prestations à d'autres professionnels. Ou propose des opérations spéciales, comme la promotion d'un film pour le compte d'un diffuseur, ou encore la participation à des promotions, et des festivals.

Même si Cyril Berthet, l'un des deux autres fondateurs, est un spécialiste de l'économie des médias et du cinéma, David le confesse : " L'audience est difficile à monétiser et on est pas forcément très doués commercialement. C'est là où le bât blesse. Parce que pour le reste, on a rassemblé dans notre bureau beaucoup de compétences, en matière de développement, de graphisme, de maîtrise du web. Et tous les membres de l'équipe sont des cinéphiles. Comme en amour, "il fallait passer le cap des 3 ans". Voilà qui est fait, et doublement. 

 


 

Presse cinéma : négocier le tournant du web
 

Le magazine Studio a fusionné avec Ciné Live en 2009 pour donner vie à Studio Ciné Live.

 




Au-delà de Vodkaster, la communauté des cinéphiles geeks s'est globalement emparée du web. A la pointe en matière d'innovation web et présents sur toutes les plateformes, les blogueurs ciné exercent beaucoup d'influence dans la promotion d'un film. "Ils sont très convoités par les professionnels comme relais d'information" constate Mathieu Gayet, l'un des leurs. Selon lui, leur travail de rédaction et d'édition mériterait d'être mieux reconnu. Comme un vrai travail journalistique. Pour Fabrice Leclerc, les blogueurs d'aujourd'hui sont en fait les nouveaux avatars des passionnés d'hier : "C'est la même passion, mais avec plus de réactivité et de partage. Les modes d'expression ont changé. Moi, à 15 ans j'avais un fanzine. Ma bande de copains et moi, on nous appelait les "Fanzinards". On distribuait les canards dans les cinoches."

 

Le web a bouleversé la donne, y compris en matière de presse cinéma. Le support internet a bien sûr des avantages, des services en plus. Une forme d'écriture augmentée qui va au delà de la simple critique" admet Pierre Billot. Mais Fabrice Leclerc préfère insister sur la plus-value de l'éxpérience des revues papier : "C'est nous qui générons l'information, on la devance, sur Internet, ils reprennent nos infos. Et si Leonardo Di Caprio vient en France pour donner une interview, c'est à nous qui la donnera, pas à Vodkaster". Les revues spécialisées en cinéma restent des références pour les cinéphiles. Avec un million de lecteurs par mois, Studio Ciné Live ne se sent pas concurrencé. "On ne pourrait pas se passer du papier, il y a beaucoup plus de contenu et de réflexion". Mathieu Gayet n'est pas d'accord. "Le papier manque cruellement d'originalité et de pertinence face à l'émergence d'une communication plus directe et spontanée sur internet. En terme de magazine cinéma, j'ai largement de quoi me nourrir en ligne. Malheureusement peu de magazines papiers ont su passer au numérique avec succès."
 

Et c'est peu dire. Les Cahiers du Cinéma et Positif ne proposent aucun contenu en ligne. Brazil a arrêté de publier juste après être passé au 2.0. Seuls Première et Studio Ciné Live s'en sortent bien. Fabrice Leclerc n'oublie pas de le rappeler : "On a 800 000 vues par semaine, on a rien à envier aux autres sites de cinéma". Un succès incontestable, dû en partie à la fusion du site avec la page "Culture" de lexpress.fr. Bien sûr, ce serait une erreur stratégique de ne pas être sur internet, mais la bonne information d'aujourd'hui est forcément bi-média, entre profondeur et immédiateté."

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