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Voyage de presse, un compromis compromettant ?

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Proximité avec les sources, séjours tous frais payés, prestations haut de gamme, communication à peine voilée... Les voyages de presse sont déontologiquement décriés par tous les journalistes au nom de leur indépendance. Pourtant, crise économique oblige, peu d'entre eux y échappent. Décryptage. 

  

 

 


Publi-reportages, journaliste-sandwich, écrire pour rembourser. Les formules négatives sont légion pour décrire un article découlant d'un voyage de presse. Pourtant, exception faite de Libération, 20 Minutes et autres pure players, cette pratique rarement transparente est aujourd'hui monnaie courante dans la profession. Notamment à cause de la crise que traverse l'ensemble des médias. Oscillant entre budgets plus que restreints et besoin d'information, les rédactions françaises sont presques contraintes d'opter pour le voyage de presse.

"Souvent, c'est le seul moyen d'accéder à l'information"

"Il arrange les deux parties, explique Laurent Doumergue, attaché de presse et consultant en communication chez Cayen Consulting. Le client qui veut communiquer organise un voyage de presse car l'éventuel rendu rédactionnel sera de meilleure qualité qu'une interview par téléphone ou un dossier de presse. Mais aussi les médias qui sont beaucoup plus à la recherche d'exemples d'entreprises qui réussissent que de lancements de produits purs. Ils veulent de l'humain, des témoignages."

Fauchés, les médias ont semble-t-il trouvé un compromis dans le voyage de presse. Au risque de se compromettre ? "Dans un monde idéal, évidemment que les voyages de presse n'existeraient pas et que les journalistes seraient totalement indépendants. Ce serait les rédactions qui paieraient les frais de déplacement des journalistes. Comme il y a quinze ou vingt ans.

Aujourd'hui, nous sommes entre le marteau de la crise et l'enclume de la déontologie." Valérie Appert est journaliste de tourisme à Média CE. "La déontologie, elle ne réside pas dans le fait d'accepter le voyage de presse car souvent c'est le seul moyen d'accéder à l'information. Elle se place en fait sur le compte-rendu qui sera fait du voyage, ce qu'on en dit et jusqu'où on peut aller dans la critique objective."

Les médias spécialisés dans le tourisme, l'automobile ou encore l'informatique et les technologies sont les plus sollicités. Transports en première classe et séjours tous frais payés, le voyage de presse, c'est un peu l'arme fatale des communicants (entreprises, tours-opérateurs, offices de tourisme, etc.). Mais à ne pas dégainer trop souvent. Sous peine de se tirer une balle dans le pied. "Nous sommes sans cesse sollicités.

Souvent les attachés de presse ne connaissent même pas le support pour lequel on travaille. Ce qui les intéressent, c'est d'avoir des journalistes. Comme à la pêche au gros, on lance un filet et on voit ce qu'on attrape", confie Nicolas Santolaria, journaliste Médias du magazine Technikart . Dans son article "Moi, N.S., journaliste-sandwich", il pousse jusqu'à l'absurde le système de voyage de presse. "Je voulais voir jusqu'où je pouvais me faire payer des trucs. Je n'avais rien à écrire et on me payait tout. Mais la machine s'est grippée le midi, au moment des plateaux repas. Je me suis fait engueuler après en voir pris un."

Journaliste à L'Expansion.com, Laura Raim, alias "Bécassine", a tourné un reportage humoristique sur les dessous du voyage de presse, à l'occasion de l'ouverture d'une ligne Paris-Madère. "Beaucoup de gens pensent que les journalistes qui y vont sont des privilégiés, alors que ce sont souvent des pigistes qui ne savent même pas s'ils arriveront à vendre leur papier !"

"Je ne tiens pas le stylo du journaliste"

 

Face à des pros de la communication, qui ont plus d'un tour dans leurs bourses pour le séduire, le journaliste peut-il rester indépendant ? "Il faut se mettre d'accord avant le voyage de presse. Exprimer simplement à l'attaché de presse que nous ne sommes pas tenus d'écrire un article ou même de donner un avis positif de ce qui nous est donné à voir", confie Valérie Appert.

"De mon côté, j'explique clairement à mon client que le journaliste participant n'est pas obligé de produire du contenu. Je ne tiens pas le stylo du journaliste. Nous ne sommes pas dans l'achat d'espace publicitaire ! Biensûr, on pré-suppose qu'à partir du moment où le journaliste vient, c'est que le contenu lui semble intéressant et qu'il va produire de l'information. Mais s'il ne le fait pas, cela fait partie du jeu", raconte l'attaché de presse depuis dix ans.

Un jeu dénué de règles explicites qui laisse place à toutes sortes de dérives. D'un côté comme de l'autre. Trop souvent, le voyage de presse est présenté par le rédacteur en chef à son journaliste comme un bonus, un cadeau, voire un complément de rémunération. "Quand je vois que certains journalistes de la presse grand public partent en voyage de presse pendant leurs congés, je me dis qu'il y a là une confusion des genres. Attention, le voyage de presse ce n'est pas des vacances" s'insurge la présidente de l'Association des journalistes du tourisme (AJT).

"Celui où j'ai été, par exemple, c'était un un voyage de presse industriel. Au total, il y avait trois cars remplis de journalistes et de tours-opérateurs. On ne s'est même pas baigné ! On visitait tous les hôtels de l'île, on avait trente minutes pour manger, on repartait , etc.", tempère la journaliste web.

  

Organisateurs-annonceurs et articles écrins

Côté communication, entre certains attachés de presse qui exigent un papier en retour ou des organisateurs qui suggèrent même des angles de reportage, la pression se fait sentir : "certains nous envoient même un document nous demandant avant le voyage à quel espace publicitaire va correspondre l'article que l'on va écrire. A l'AJT, nous voulons boycotter ces agissements. Si on le fait de manière collective, on deviendra une force de persuasion pour faire bouger les choses sur des micro-problématiques", lance la journaliste de tourisme.

Comment fait le journaliste si le produit ne lui plaît pas ? "Une des journalistes que j'ai interviewée m'a répondu noir sur blanc: quand on n'aime pas, on n'en parle pas", précise Laura Raim.

Le rapport de force tourne aujourd'hui à l'avantage des communicants. Circuit quadrillé, personnes rencontrées triées sur le volet, difficile pour le journaliste de se défaire des contraintes imposées par les organisateurs du voyage de presse. Surtout quand ils sont aussi des anonceurs : "On appelle ça les "articles-écrins", comme pour les bijoux : il y a un papier dithyrambique et, juste à côté, une publicité en rapport. Tout ça sur une double-page. C'est révélateur du niveau phénoménal de connivence entre les médias et l'univers de la communication". "On est sous pression des voyagistes qui prennent aussi de la publicité dans nos magazines. Ce sont des choses à contrer au jour le jour", ajoute Valerie Appert.

  

La sanction du lecteur

  

Si le journaliste doit faire face aux pressions économiques, il doit aussi être vigilant sur la qualité de l'information livrée au lecteur. "Je pense, peut-être naïvement, que le journaliste n'écrira pas de papier sur un voyage de presse inintéressant pour son public, rapporte Laurent Doumergue, puisque à l'heure du web 2.0, les journalistes sont en confrontation directe avec leurs lecteurs qui les sanctionneront immédiatemment en cas de désinformation ou de publicité déguisée. Ils doivent ainsi, aujourd'hui encore plus qu'hier, garder leur sens critique".

Car l'enjeu ne relève pas uniquement de la déontologie. Il en va aussi de la confiance du public envers les médias.

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