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Cuverville, du journalisme local engagé

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Dans une région où la presse locale n'est pas réputée pour son indépendance, Cuverville, « maison toulonnaise fondée en 1995 » maintient une distance critique en maniant la satire. Et mène des enquêtes qui dérangent.

 

 

 

 

Toulon : la rade, le RCT et...les affaires. Voilà à quoi pourrait se résumer la ville la moins glamour du Sud de la France. Coincée entre Marseille et Nice, entre le Mont Faron et la Méditerranée, Toulon est une ville de paradoxes. Bénéficiant d'une localisation géographique plutôt avantageuse, elle pâtit d'un développement économique et urbain inégal. Si  bien qu'on parle souvent plus d'Hyères-les-Palmiers ou de Sanary-sur-Mer, ses voisines cossues que de la vieille militaire.

 

Il faut dire que les nombreuses affaires qui ont secoué la ville depuis le début des années 70 sous l'égide de Maurice Arreckx, d'abord, puis du Front National ensuite, ont largement contribué à discréditer Toulon. C'est dans ce cadre peu amène qu'en 1995 est créé Cuverville, « un espace satirique d'informations, ouvert à toute information intéressante (ce qui reste subjectif), sourcée, documentée, étayée », commente son fondateur Gilles Suchey.

 

La satire pour étriller

 

1995, ce n'est pas un hasard. C'est l'année où la vague brune livre Toulon au Front National lors des élections municipales. Pour la première fois le parti d'extrême droite est seul à la tête d'un exécutif. Le nom, « Cuverville », n'est pas non plus choisi au ha sard. Fameux sur la rade, ce titre est le nom populaire donné à la statue qui tourne le dos à l'Hôtel de Ville sur le port de Toulon.

 

Statue de Cuverville sur le port de Toulon

Statue de Cuverville sur le port de Toulon (Crédit Flickr / Yves Tennevin)

 

On devine aisément ce qui a motivé ce choix chez les fondateurs du journal au moment ou Jean-Marie Le Chevallier (FN) s'installe en mairie. « Le fondement dénudé de Cuverville se retrouvait pile poil face à la mairie. Un emblème. Ceci explique cela » peut-on lire dans le glossaire, de Cuverville. L'arrivée du FN à la tête de la mairie suscite une réaction associative (A cette époque, le directeur du Théâtre national de la danse, Gérard Paquet, refuse symboliquement les subventions municipales).

 

Dans ce mouvement, Cuverville se donne un objectif « Présenter l'action politique, économique et culturelle des gagneurs de l'agglomération toulonnaise sous un angle différent de celui proposé par Var Matin (presse Lagardère dans une ville où l'activité militaire conditionne toutes les autres) et ce n'est pas parce que Cuverville est un espace satirique « qu'on y trouve n'importe quoi ».

 

A ses débuts, le journal prend la forme d'un mensuel papier distribué sur les artères piétonnes du centre-ville,. La diffusion oscille entre 500 et 1000 exemplaires par mois. Le titre persévère, et se double quelques années plus tard, d'un site internet, « Webzine satirique, paresseux et non militant à l'élégance rare, ouvert 24h/24, augmenté d'une édition papier de belle tenue quand les conditions météorologiques sont favorables à une vente à  la criée sur le cours Lafayette », se plait à le décrire Acrimed qui le compare à Fakir.

 

Dans l'équipe permanente ils sont aujourd'hui trois réguliers, en comptant l'administrateur du site. Une toute petite équipe renforcée par de nombreuses contributions ponctuelles. Edition de plusieurs rubriques, signatures sous pseudo, appels à contributions des internautes, site internet et journal papier se diversifient et influencent la vie Toulonnaise. Même si « l'équipe actuelle n'a plus grand chose à voir avec celle d'origine, je fais le lien », indique Gilles Suchey.

 

Cuverville « fait bouger Toulon »

 

Beaucoup voient dans Cuverville une arme anti-FN vitupérant la gestion sectaire du parti d'extrême-droite (baisse des subventions à certaines associations: secours populaires, Français musulmans, entraide protestante, stigmatisation des sans-papiers refusés des centres sociaux et centres d'hébergements...) où « Pendant six ans (1995-2001) , la chape extrémiste engluera la cité. »


Si bien qu'en 2001, l'hebdomadaire L'Express, dans un numéro qu'il consacre aux 100 personnes de la vie publique qui font bouger Toulon, cite Gilles Suchey, ce professeur d'électronique et directeur de la publication de Cuverville. « Le mensuel a réussi à se faire craindre et respecter. Bref, à s'imposer... en toute indépendance » indique l'hebdomadaire. « On nous avait étiquetés anti-FN. Certains pensaient qu'on disparaîtrait avec lui », mais après la chute du Front National, le mordant de Cuverville est toujours là et s'obstine.

 

Délaissant les errements, notamment judiciaires, de « Leuch » (Jean-Marie Le Chevallier) pour se concentrer sur la gestion d'« Huberman » (Hubert Falco). « Huberman veille sur la ville », titre ironiquement le 57ème numéro de Cuverville en 2001, lors de l'arrivée du nouveau maire de Toulon. Au fond, résume Gilles Suchey, « Cuverville n'a jamais été anti-front au sens militant du terme, tout le monde était d'accord pour taper sur le front. mais quand on a commencé à taper sur la droite "classique" et aussi, sur la gauche, certains ne l'ont pas supporté. Ce qui a d'ailleurs provoqué une première scission au sein de l'équipe. »

 

Si Cuverville est si dur avec Toulon, c'est aussi parce qu'il est très attaché à son histoire et pas seulement à son passé provençal et militaire. Ainsi de nombreux articles font état de « la culture de la résistance dans le Var et notamment dans les faubourgs ouvriers de Toulon », Moins tourné vers l'ode à Pagnol et Fernandel, Cuverville se fait l'écho d'un autre héritage provençal: celui défendu par René Merle cofondateur de l'Association « 1851 pour la défense de la mémoire de la résistance républicaine au coup d'Etat de 1851 », et « l'attachement à la République démocratique et sociale. On ne peut pas dire que cette entreprise ait suscité beaucoup d'intérêt chez nos « élites » culturelles régionales « ouvertes au monde ». Par contre, l'accueil fai t à ses activités par nombre de groupements locaux provençalistes et occitanistes a montré que l'intérêt pour les spécificités linguistiques et culturelles régionales n'était pas antinomique de l'engagement citoyen »


Une histoire ouvrière que prolonge aujourd'hui le webzine. Dans son dernier papier en rubrique culture, la parole est donnée à Luc Joulé, co-réalisateur du documentaire Cheminots qui suit le quotidien tracassé d'ouvriers de la SNCF en région PACA se battant pour la défense de leur service public. Une rubrique d'ailleurs alimentée en partenariat avec la radio associative toulonnaise Active 100 FM.

 

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Place de la Liberté dans le centre ville de Toulon (Crédit Flickr / Yves Tennevin)

 

 

Du journalisme d'investigation

Derrière le ton railleur qui moquent les atermoiements des puissants de Toulon depuis une quinzaine d'années, Cuverville livre de solides enquêtes sur les marottes de la ville. Du développement urbain, aux chantiers endémiques des transports en commun et de la circulation, le webzine apporte des précisions décisives et souvent dérangeantes. Et il y a de quoi dire. Déjà en 1996, une enquête du Monde Diplomatique livrait ce constat sans appel: « Toulon constitue un véritable catalogue de toutes les erreurs à ne pas commettre en matière d'urbanisme et de circulation ».


Aujourd'hui, quid du tramway pour desservir l'agglomération? Une discus sion qu'on entend du côté de la rade depuis près de quarante ans. La municipalité est en passe d'inhumer le rail, vraisemblablement pour un B HNS (Bus à Haut Niveau de Service). Cuverville éreinte les arguments avancés par la mairie en s'appuyant sur une étude du CERTU (centre d'études sur les réseaux, les transports et l'urbanisme).

 

De même, à quand une réhabilitation du quartier proche de l'arsenal? Autrefois connu sous le nom de « Chicago », ce lieu privilégié des sorties nocturnes de marins en permissions, célèbre pour ses histoires de prostitution, de bastons et de trafics en tout genre est aujourd'hui en grande partie muré. Sur ces sujets, Cuverville pointe l'inertie de la nouvelle mairie.

 

Les journalistes intermittents de Cuverville laissent aussi parler leurs envies et leurs goûts, en privilégiant toujours la réflexion: « On se fout de l'actu fraîche, on essaie de prendre du recul. C'est une des forces du web par rapport à la Presse quotidienne régionale (PQR) », déclare Gilles Suchey. Mais Cuverville fait quand même du local : « C'est là que se situe notre pseudo-expertise, mais comme on n'est pas des pros et qu'on a d'autres choses à faire, qu'on a chacun d'autres boulots, on passe à côté de plein de trucs alors on essaie de se rattraper sur le long terme. »


Les articles publiés avec intervalle, sont fouillés, exigeants, certes parfois peu adaptés à un format web, mais le ton rend la lecture agréable. On retrouve souvent le style de Backchich, le souci du détail d'Acrimed. «  Faire les journaleux dans une structure comme la notre, c'est épatant en terme de confort intellectuel. je n'envie pas celles et ceux qui essaient de vivre du journalisme au quotidien, tiraillés entre l'impératif de croûter et celui de satisfaire leur conscience, les deux n'étant pas toujours compatibles - c'est le moins qu'on puisse dire. »


La démarche, en tout cas, rappelle que le journalisme local peut aussi se montrer pugnace. Et les signatures sous pseudos? « C'est parce qu'on n'a pas le culte de la personnalité et puis parfois, ça permet d'éviter les tensions avec nos vrais jobs respectifs. en fait, on est lâches », plaisante Gilles Suchey. Depuis 1995 à Cuverville, « on se fait plaisir », assure son directeur. Et sur la rade, on garde le cap.

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