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Dossier : Retoucher, c'est tromper ?

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Dossier : Retoucher, c'est tromper ?
« Les journalistes sont victimes du mythe de la photographie
Petits arrangements avec l'histoire
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La retouche photo est au centre des tensions qui animent le journalisme. Si la révolution Photoshop a permis à un certain Nicolas Sarkozy de perdre quelques kilos, la manipulation des clichés a existé bien avant l'avènement du tout numérique. Mais pour André Gunthert, directeur du laboratoire d'histoire visuelle contemporaine, retoucher n'est pas forcément tromper.

Sarkozy trijambiste

Épinglé pour avoir « gommé » un garde du corps sur un cliché, paru dans Paris Match, montrant Nicolas Sarkozy, sa femme et Benoit XVI, le photographe Pascal Rostain s’est ainsi défendu : « Il faut arrêter l'hypocrisie, depuis l'avènement du numérique, les photos (...) sont évidemment retouchées, on rend nos photos plus esthétiques ». Artiste Pascal Rostain ? Le photographe a une carte de presse, il est donc journaliste. Un communiqué de la Société des rédacteurs de Paris Match, est venu, presqu’aussitôt le truquage décelé – rapidement, compte-tenu du fait que le photographe avait oublié d’enlever la jambe du garde du corps - le lui rappeler. « Seules les techniques traditionnelles de cadrage, de réajustement des contrastes, des échelles de couleurs, sont tolérées. »


Retoucher une photographie ? Un tabou, une pratique honteuse, une hérésie chez les professionnels de l'information. Pour les journalistes, la photo est garante de l'objectivité, de la transparence du réel. Mais, pour André Gunthert, ce grand principe est une pure utopie. Et cela nuit à la crédibilité des journalistes.

Entretien avec André Gunthert. Directeur du laboratoire d'histoire visuelle contemporaine, chercheur et maitre de conférence à l'École des hautes études en sciences sociales (EHESS), il a fondé la revue Études photographiques. En 2005, il fonde le premier blog scientifique consacré aux études visuelles, Actualités de la recherche en histoire visuelle.

La fabrique de l'information. Que pensez-vous de la retouche de photos dans la presse ?
André Gunthert.
Il n'y a rien de choquant à retoucher une image d'information. Dans la logique actuelle de la press industry, la photographie a pris une place importante qui justifie un recadrage, un travail sur la luminosité... Cette post-production est utile aux médias.

Mais les journalistes semblent réticents à cette amélioration des photos...
La profession a pour théorie que retoucher une photo nuit à l’objectivité. Ceux qui retravaillent les clichés sont considérés comme des manipulateurs, mais le travail quotidien va à l’encontre de ce discours immuable. Dès l’introduction de la photographie dans la presse, au XIXe siècle, les journalistes ont travaillé l’image. Avec la révolution Photoshop, ce travail s’est intensifié et a gagné en qualité. C’est une avancée positive. Les journalistes ne veulent pas l’admettre mais il n’y a pas de photographie "brute". Du choix de l’objectif au travail sur la balance des blancs, tous ces éléments font de la photographie un outil de l’information. Elle n’est qu’une part de la réalité.

Que penser de certaines retouches restées célèbres pour le scandale qu’elles ont suscité ?
La frontière est ténue entre une photo améliorée et une photo truquée. Mais quand elle est franchie, le public sait rappeler les journalistes à l’ordre. Il faut se souvenir que les scandales éclatent toujours quand il existe un élément de comparaison : une version manipulée de la photo contre une version moins retouchée. Le cas O. J. Simpson est l'exemple même des dérives de la retouche. Le 27 juin 1994, Time Magazine a publié en Une une reproduction "noircie" du portrait de l'accusé ce qui a eu pour effet de le rendre plus "menaçant". Les lecteurs ont été vraiment choqués, accusant le journal de racisme

Plus proche de nous, le numéro du Nouvel Observateur consacré à Simone de Beauvoir (numéro du 3 au 9 janvier 2008) pour le centenaire de la philosophe. Le choix de la couverture a fait beaucoup de bruit à la sortie du magazine. Mais il se trouve que cette photo a été retravaillée... mais pas le cliché original que l'on retrouvait dix pages plus loin dans le magazine !

Le public est d'autant plus attentif aux manipulations des images qu'il a désormais accès aux outils de retouche. Aujourd'hui, tous les appareils photos numériques sont fournis avec des logiciels de correction des clichés. Cela a permis au plus grand nombre de se rendre compte des possibilités de la technologie. Le soupçon plane alors sur chaque image publiée dans un média.

Mais quand un scandale éclate, quand la retouche manipule la vérité, les journalistes s'enfoncent dans le déni. Et l'attitude des rédactions virent au comique ! Le magazine Paris-Match qui avait gommé un bourrelet de Nicolas Sarkozy, s'est justifié par des problèmes techniques : "la position sur le bateau exagérait cette protubérance" et qu'en "allégeant les ombres, la correction a été exagérée en photogravure".

Il aurait été plus simple d'expliquer ces choix à un public nourri quotidiennement d''images et donc apte à comprendre. Mais les journalistes n'assument pas publiquement la retouche photographique. C'est parce que la profession s'est enfermée dans un tel discours de rigueur qu'il lui est devenu impossible d'admettre ce travail de post-production. Les journalistes sont devenus victimes du mythe de la photographie "sans retouche". »

Une de Time et de Newsweek sur OJ Simpson

PHOTO UNE NEWSWEEK / TIME MAGAZINE
Crédit photo : Los Angeles Police Department

Une du Nouvel Observateur sur Simone de Beauvoir

PHOTO SIMONE DE BEAUVOIR
Crédit photo : Arthur Shay

Liens web :

Photographie originale d'O. J. Simpson lors de son arrestation en 1994 : http://crime.about.com/od/famousdiduno/ig/sports_mugshots/simpson_oj.htm

Une du Time Magazine sur O. J. Simpson : http://www.time.com/time/covers/0,16641,19940627,00.html

L'analyse des retouches effectuées sur la photographie de Simone de Beauvoir en Une du Nouvel Observateur : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/2008/01/08/594-simone-de-beauvoir-revue-et-corrigee-par-le-nouvel-obs

Site d'Actualités de la Recherche en histoire visuelle : http://www.arhv.lhivic.org/index.php/

Revue d'études photographiques (revue semestrielle publiée par la Société française de photographie avec le concours du CNL, du CNRS) : http://etudesphotographiques.revues.org/



Petits arrangements avec l'histoire

Qu’auraient pu faire Staline, Hitler ou encore Mao s’ils avaient pu utiliser Photoshop ? Obsédés de l’image, vecteur de propagande, les dictateurs du XXe siècle ont excellé dans l’art de la manipulation de la photographie. Mais la retouche graphique n’est pas l’apanage des grands paranoïaques du siècle passé. Il est tellement pratique de modeler la réalité à sa guise.

Faire disparaître les opposants, réels ou supposés : telle est la règle pour les régimes totalitaires. La paranoïa a poussé les dictateurs à effacer les personnes dérangeantes, physiquement mais aussi visuellement. Tout bon dictateur se doit de maîtriser son image. Dans l’histoire de la manipulation des photographies, Staline a ouvert la voie.

Aux côtés de Lénine, la place est chère

1920. De sa tribune, Lénine harangue la foule. Le photographe Goldstein immortalise le moment. Mais le cliché ne va pas garder sa pureté longtemps. Sur l’escalier, l’élément dérangeant s’appelle Trotski, qui est exclu du Politburo en 1927 par Staline. Par conséquent, Trotski disparaît des photos de propagande. Idem pour Kamenev, alors membre du Politburo.

Effacés du cliché, les deux hommes vont aussi être éliminés physiquement. Trotski sera assassiné sur ordre de Staline en 1940, lors de son exil au Mexique ; Kamanev fusillé en 1936.

Avant

Après

Crédit photo : G.P. Goldstein

Comme son homologue soviétique, Hilter aussi a fait modifier les photographies à l’envi. Étonnamment, c’est le chef de sa propagande Joseph Goebbels que le Führer a désiré effacer de ce cliché, pris en 1937. Les raisons de cette manipulation photographique sont encore inconnues.

Quand ce n’est pas pour faire disparaître toute trace d’existence d’une personne, les dictateurs européens font retoucher les photographies pour y paraître plus glorieux. Le culte de la personnalité a obligé Benito Mussolini, Il Duce, à effacer l’homme qui, sur cette image de 1942, tenait la bride du cheval.

Quelques années plus tard, Mao Tsé-toung perpétue la tradition. Provoquer la colère du Grand Timonnier influe sur la composition des photos officielles. Nul besoin de Photoshop pour supprimer les personnes devenues gênantes.

Autre illustre figure du totalitarisme, Fidel Castro ne s’est pas privé d’effacer d’anciens camarades des photos à sa gloire. En 1968, Carlos Franco (au centre) a eu la mauvaise idée de se disputer avec le leader de la révolution cubaine. Expulsé en Italie, il disparaît aussi des photographies où l’on retrouve Fidel Castro.

Le temps s’efface, l’alcool s’évapore

Les chefs politiques totalitaires ont fortement contribué au catalogue des célèbres manipulations photographiques… mais la retouche a aussi permis de lisser la vérité. Pour atteindre un cliché politiquement correct.

Le 2 mai 1945, le photographe Evgueni Khaldeï, de l’agence soviétique TASS, est à Berlin. Il recherche des idées de photos devant le Reichstag en ruine. Un drapeau rouge, qu’il a fabriqué avec un tailleur moscovite à partir de nappes, doit figurer sur le cliché. Il engage deux soldats, l'un pour tenir le drapeau et se pencher dans le vide, l'autre pour tenir les pieds du premier. « J'ai longtemps cherché le meilleur angle, raconte Khaldeï. Je voulais que la photographie montre quelque chose de Berlin. J'ai utilisé une pellicule entière, 36 clichés. » La photographie qui deviendra le symbole de la chute du Troisième Reich n’a donc pas été prise sur le vif.

En prime, l’image « fabriquée » a été retouchée à Moscou. Par la volonté des censeurs soviétiques, il a fallu gommer un détail : un des deux soldats portait une montre à chaque poignet, preuve de pillage. Sur le tirage resté célèbre, il n'en porte plus qu'une.

Ainsi, ce cliché qui est devenu une véritable icône a non seulement été soigneusement mis en scène, mais en plus retouché.

Sans vouloir nourrir un quelconque culte de la personnalité, les photographies d’hommes politiques sont lissées : il est de mauvais effet de voir un dirigeant poser avec des bouteilles d’alcool.

En septembre 1971, le chancelier allemand Willy Brant rencontre Leonid Brejnev, secrétaire général du Parti communiste soviétique. Les rumeurs laissaient entendre que les deux hommes étaient plutôt ivres aux cours des négociations. Avérés ou non, ces bruits ont suffi aux médias officiels de l’URSS pour remodeler la photo. Sur la version soviétique du cliché, les bouteilles de vin ont été effacées. Moins frileuse, la presse allemande n’a pas modifié l’arrière plan.

La réalité est capricieuse

Il arrive donc que le pouvoir politique et le politiquement correct contraignent les rédactions à remodeler les photographies. Mais parfois, les retouches sont pensées et réalisées uniquement pour satisfaire les besoins visuels des journaux. Et mêmes de grands titres osent déformer la réalité. En février 1982, le magazine National Geographic publie une couverture qui crée la polémique. Les éditeurs de photographies ont proposé de rapprocher deux pyramides égyptiennes de façon à ce qu'elles tiennent sur une couverture verticale.

La renommée du journal n’a pas été entachée de ce petit arrangement avec la réalité. Mais beaucoup se sont demandés si cette retouche était justifiée. Cette manipulation est certes minime comparée aux réécritures de l’histoire auxquelles se sont adonnés Staline ou Mao. Mais elle est symptomatique des mauvais réflexes qu’ont pris les professionnels de l’information.

Grâce aux technologies, il est devenu possible d’adapter le réel aux idées préconçues des journalistes. Cette facilité innocente est une dérive qu’il est nécessaire d’éviter, même si la réalité est parfois trop capricieuse pour la maquette d’un magazine.

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Edito - Novembre 2008

Notre grain de sel

A croire que nous n’avons rien de mieux à faire. A cette heure-ci, un tournant historique se profile aux Etats-Unis. La guerre fait rage en République Démocratique du Congo. Le Parti socialiste se cherche difficilement un leader. Et nous, étudiants en journalisme, ne trouvons à parler que de… journalisme.
C’est que nous avons notre mot à dire sur la question. Pas par plaisir de nous regarder le nombril. Quelques mois avant de devenir journalistes à notre tour, nous nous payons le luxe de prendre de la distance sur notre métier, d’entrer dans les coulisses des médias. De ne pas nous contenter, en somme, de ce que ceux-ci proposent chaque jour : l'information sur un plateau, les pieds sous la table.

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